— N’aurons-nous pas une fortune suffisante sans recourir à lady Griffin ?
Milord haussa les épaules en disant :
— Soit, ma chère petite ; puisque vous êtes décidée à vous contenter de si peu, je n’ai, pour ma part, aucun motif pour m’opposer à l’union de deux êtres aussi désintéressés.
Ainsi se termina cette conversation. Miss Griffin se retira en levant les mains et les yeux vers le plafond, c’est-à-dire vers le ciel. Elle n’eut pas plutôt disparu que milord se mit à trotter de long en large dans la chambre, les mains dans les poches, le visage éclairé par une joie diabolique et chantant sur un air connu ces paroles incohérentes :
Monsieur Malbrouck est mort
Tradéri déra ! tradéri, déri, déra !
J’étais abasourdi, comme vous devez bien le penser. Lord Crabs ne voulait donc pas épouser miss Griffin ? Il laissait à son fils cette intéressante bossue ? Elle n’avait donc pas la for…!
Je me livrais à ces réflexions, le corps droit et immobile, la bouche grande ouverte et les yeux écarquillés. Milord fredonnait son dernier déri déra au moment où j’arrivais à la syllabe for de mon monologue. Nous en étions là, dis-je, lorsqu’une rencontre inattendue interrompit nos méditations respectives. Lord Crabs, au milieu de cette promenade, où il exhalait le trop-plein de sa joie triomphante, vint tout à coup se heurter contre moi, me renvoyant vers la cheminée, tandis que le contre-coup le faisait reculer dans une direction opposée. Il fallut plusieurs minutes pour rétablir l’équilibre dans nos idées et dans nos personnes.
— Comment, tu étais là, animal ! s’écria enfin milord.
— Milord est bien bon de faire attention à moi… Il y a une demi-heure que je suis là.