Il vit que rien n’échappait à mon œil de lynx, que je comprenais parfaitement le motif de son étrange hilarité. Après avoir sifflé quelques notes (c’était sa manière d’exprimer l’émotion), il fit deux ou trois tours de salon, puis s’arrêta en face de moi en disant :
— John, il faut que ce mariage ait lieu demain.
— Vraiment, milord ? J’avoue, pour ma part, qu’une pareille union ne me paraît pas absolument indispensable.
— Raisonnons un peu, mon garçon… Si le mariage n’a pas lieu, qu’y gagnez-vous ?
Cette question me donna à réfléchir. En effet, si le mariage ne se faisait pas, je perdais ma place. Cinqpoints avait juste de quoi payer ses dettes, et il n’entrait aucunement dans mes idées de servir un prisonnier ou un mendiant.
— Bon, je vois que mon premier argument vous a frappé. Maintenant, en voici un autre encore plus facile à saisir, continua milord en tirant de son portefeuille un beau billet de vingt livres sterling dont la blancheur éclatante était bien faite pour me fasciner. Si, demain, mon fils et miss Griffin sont unis dans les liens de l’hyménée, ceci t’appartiendra ; en outre, je te prendrai à mon service et je doublerai tes gages.
Il n’y avait pas moyen de résister à des raisonnements de cette force :
— Milord, m’écriai-je en posant la main sur mon cœur, donnez-moi des garanties, et mon dévouement vous est acquis.
Le vieux comte daigna sourire et me frapper sur l’épaule d’une façon encourageante :
— Très-bien, très-bien, mon garçon, cela promet. Vous ferez votre chemin. Et replaçant dans son portefeuille le premier billet, il en tira un autre de dix livres : — Voici la meilleure des garanties : une moitié d’avance, le reste après le mariage.