Mme Shum, retombant sur le canapé comme un hippopotame essoufflé, termina la discussion en ordonnant à Mary de quitter le salon, avec défense d’y reparaître de la journée.
— Miss Mary, lui dis-je en la voyant sangloter de façon à compromettre son corsage, mon maître est sorti, entrez donc chez nous. Il y a du veau froid et des concombres.
— Merci, John ; mais je suis trop malheureuse pour avoir faim, répondit-elle en secouant tristement ses jolies boucles.
Elle entra néanmoins, et se jeta sur un fauteuil.
Au moment où je songeais le moins à lui, Altamont parut. Je tenais en ce moment la main de Mary. Je crois même que j’allais y déposer un baiser de consolation, lorsque mon maître arriva à l’improviste.
— Sortez ! me dit-il d’un ton peu rassurant.
Je m’empressai d’obéir, car l’extrémité d’une botte étrangère venait de communiquer à ma personne une impulsion irrésistible.
La conduite d’Altamont ne me laissa plus aucun doute. Il aimait Mary. C’est pour cela que tant de fois il avait souri avec indulgence en contemplant le morceau de roast-beef ou de veau de la veille, dont la dent vorace des Shum avait singulièrement diminué le volume. Il s’apercevait bien de ce communisme forcé dont il faisait tous les frais, — mais un amour désintéressé s’inquiète-t-il de quelques livres de bœuf ?
A dater de l’entrevue en question, il se montra fort attentionné pour la famille de son propriétaire. Miss Betsy encouragea ses avances et fut souvent invitée à prendre le thé chez nous. Comme les convenances lui défendaient d’y venir seule, elle se faisait accompagner par Mary, qu’elle affectait de regarder comme une enfant.
Un jour, mon maître rentra un peu plus tôt que de coutume, rapportant des billets pour le théâtre de Drury-Lane, où il offrit de conduire Betsy et Mary. Son dîner terminé, il m’adressa la question suivante :