— John, tu n’es pas dénué d’intelligence ?

Je répondis de façon à ne pas blesser la vérité ni offenser la modestie.

— Eh bien, poursuivit Altamont, il y a deux guinées pour toi, si tu exécutes adroitement mes ordres. Nous allons au spectacle. J’ai choisi exprès un jour où il pleut à verse. Tu nous attendras à la sortie avec les parapluies ; tu m’en remettras un, et de l’autre tu abriteras miss Betsy. Tu la feras tourner à gauche, au lieu de la mener à droite, c’est-à-dire à la voiture… As-tu bien compris ?

— Monsieur peut compter sur moi ; j’aurai soin de me tromper de chemin.

Le spectacle terminé, je me trouvai à mon poste. Il pleuvait toujours. Altamont parut donnant le bras à Mary, et suivi de Betsy, qui semblait fort contrariée de cette préférence. Je remis un parapluie à mon maître ; puis je jetai un grand châle sur les épaules de Betsy, sans toutefois l’étouffer complétement. Tandis que j’étais ainsi occupé, l’autre couple avait disparu dans la foule.

— Soyez tranquille, dis-je à miss Betsy, la voiture est à deux pas. Elle nous attend à gauche.

Après avoir pataugé quelque temps dans la boue, je commençai à craindre de ne plus retrouver notre véhicule, et je demandai naïvement aux gens rassemblés à l’entrée du théâtre :

— Quelqu’un a-t-il vu la voiture de M. Frédéric Altamont ?

On me répondit naturellement par des plaisanteries de fort mauvais goût, par des lazzi à faire rougir un policeman.

— Que faire ? m’écriai-je d’un ton désespéré. Mon maître ne me pardonnera jamais !… Et dire que je n’ai pas un penny sur moi pour payer un fiacre !