PREMIER GARDE.—César, Charmiane, que vous voyez là, vivait encore il n'y a qu'un moment. Elle était debout et parlait. Je l'ai trouvée arrangeant le diadème sur le front de sa maîtresse morte; elle tremblait en se tenant debout, et tout à coup elle est tombée.
CÉSAR.—O noble faiblesse!... Si elles avaient avalé du poison, on le reconnaîtrait à quelque enflure extérieure. Mais elle semble s'être endormie comme si elle voulait attirer encore un autre Antoine dans les filets de ses grâces.
DOLABELLA.—Là, sur son sein, paraît une trace de sang et un peu d'enflure; la même marque paraît sur son bras.
PREMIER GARDE.—C'est la trace d'un aspic; et ces feuilles de figuier ont sur elles une viscosité comme celle que les aspics laissent après eux dans les cavernes du Nil.
CÉSAR.—Il est probable que c'est ainsi qu'elle est morte, car son médecin m'a dit qu'elle avait fait des expériences sans fin sur les genres de mort les plus-faciles. (Aux gardes.) Enlevez-la dans son lit, et emportez ses femmes de ce tombeau. Elle sera ensevelie auprès de son Antoine, et nulle tombe sur la terre n'aura renfermé un couple aussi fameux. D'aussi grandes catastrophes frappent ceux qui en sont les auteurs; et la pitié qu'inspire leur histoire rendra leur nom aussi célèbre que celui du vainqueur qui les a réduits à cette extrémité.—Notre armée, dans une pompe solennelle, suivra leur convoi funèbre, et après cela, à Rome! Dolabella, ayez soin que le plus grand ordre préside à cette solennité[41].
Note 41:[ (retour) ]
Plusieurs poëtes ont travaillé le sujet d'Antoine et Cléopâtre pour le théâtre. Parmi les pièces anglaises, après celle de Shakspeare, la plus remarquable est la tragédie de Dryden: All for love or the World well lost. Elle a plus de régularité, plus d'égalité dans la diction. On y trouve d'excellentes scènes détachées, et des morceaux de la plus belle poésie: mais il s'en faut bien qu'on y rencontre le feu de l'action, le caractère distinctif des personnages et de leur expression, ou ces sublimes beautés qui caractérisent le vrai génie dramatique. Dryden avoue lui-même qu'il a imité le divin Shakspeare dans son style; en conséquence il s'est écarté comme lui de sa méthode ordinaire d'écrire en vers rimés. On distingue aussi dans plus d'un endroit ces imitations, et le lecteur qui connaît un peu Shakspeare aperçoit tout de suite les passages imités de plusieurs de ses tragédies. Dryden se flatte, par cette imitation, de s'être surpassé dans cette pièce, que les critiques anglais reconnaissent pour être la meilleure qu'il ait faite.
L'action commence après la bataille d'Actium, qui fut si funeste à Antoine. Cléopâtre cherche à le distraire par les ressources du luxe, et par les divertissements qu'elle a ordonnés pour célébrer le jour de sa naissance. Une des plus belles scènes du premier acte, à laquelle Dryden lui-même donne la préférence sur toutes celles qu'il ait jamais faites, c'est la scène entre Antoine découragé et presque désespéré, et son ami, le vertueux et brave Ventidius, qui lui reproche ses débauches et sa passion pour le plaisir. D'abord il s'attire l'indignation d'Antoine, qui cependant revient insensiblement au sentiment de reconnaissance qu'il doit aux vertueuses intentions de son ami, et qui prend la résolution de redevenir un homme et un héros, en hasardant une nouvelle tentative contre Octave.
Cléopâtre, au commencement du second acte, est extrêmement inquiète et mécontente de ce qu'Antoine veut l'abandonner. Elle ménage encore un rendez-vous avec lui pour le faire renoncer à son projet. En vain Ventidius cherche-t-il à empêcher cette dangereuse entrevue. Antoine se fait d'abord violence, et lui reproche tout ce qu'elle lui a fait négliger et perdre. Elle se justifie, et lui apprend les offres séduisantes que César lui a fait faire, et qu'elle a rejetées pour lui. Ce faible Romain se laisse enfin tellement séduire qu'il renonce à tous ses projets héroïques, et reste auprès d'elle.
Antoine se livre de nouveau à la débauche et aux plaisirs que Cléopâtre lui prépare. Ventidius fait de nouveaux efforts pour l'en arracher, et son ami Dolabella, qui revient de Rome, lui apprend les conditions avantageuses d'un accommodement avec César. Ventidius croit les devoir à sa médiation et à son amitié, mais Dolabella lui apprend qu'il n'y a pas contribué, et dit qu'il veut lui amener ses avocats: c'est Octavie son épouse, avec ses deux enfants. Antoine leur montre d'abord beaucoup de froideur et d'indifférence: mais leur générosité le subjugue et réveille en lui sa première tendresse. Cléopâtre, inquiète de l'arrivée d'Octavie, lui témoigne son dépit avec beaucoup de hauteur dans une scène très-courte qui finit le troisième acte.