MÉNÉNIUS.—Et moi, il m'aimait tendrement aussi; et il ne se souvient pas plus de sa mère qu'un cheval de huit ans. L'aigreur de son visage tourne les grappes mûres. Quand il marche, il se meut comme une machine de guerre, et la terre tremble sous ses pas. Son oeil percerait une cuirasse du trait de son regard; sa voix a le son lugubre d'une cloche funèbre, et son murmure ressemble au bruit sourd du tonnerre. Il est assis sur son siége comme s'il eût été fait pour Alexandre. Ce qu'il commande est exécuté en un clin d'oeil: il ne lui manque d'un dieu que l'éternité, et un ciel pour trône.

SICINIUS.—Qu'il ait pitié de nous, si tout ce que vous dites est vrai!

MÉNÉNIUS.—Je le peins d'après son caractère. Vous verrez quelle grâce aura obtenue sa mère. Il n'y a pas plus de pitié en lui qu'il n'y a de lait dans un tigre: notre pauvre Rome en va faire l'épreuve; et voilà ce qui vous doit être imputé.

SICINIUS.—Que les dieux nous soient propices!

MÉNÉNIUS.—Non; les dieux refuseront de nous être propices dans une telle circonstance. Quand nous l'avons banni, nous n'avons pas respecté les dieux, et quand il reviendra pour nous casser le cou, les dieux n'auront aucun égard pour nous.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.—Tribun, si vous voulez sauver votre vie, fuyez dans votre maison; les plébéiens ont saisi votre collègue, ils le traînent en jurant tous que si les dames romaines ne rapportent pas des nouvelles consolantes, ils le feront mourir à petit feu.

(Entre un second messager.)

SICINIUS.—Quelles nouvelles?

LE MESSAGER.—De bonnes nouvelles, de bonnes nouvelles! Nos dames l'ont emporté; les Volsques se retirent, et Marcius est parti avec eux. Rome n'a jamais vu de plus heureux jour, non, pas même celui où les Tarquins furent chassés?