SECOND CITOYEN.—Amen; mais si j'en crois ma petite intelligence, il se moquait de nous, quand il nous a demandé nos voix.
TROISIÈME CITOYEN.—Rien n'est plus sûr: il s'est bien amusé à nos dépens.
PREMIER CITOYEN.—Non: c'est sa manière de parler. Il ne s'est pas moqué de nous.
SECOND CITOYEN.—Pas un de nous, excepté vous, qui ne dise qu'il nous a traités avec mépris. Il devait nous montrer les preuves de son mérite, les blessures qu'il a reçues pour son pays.
SICINIUS.—Il les a montrées, sans doute?
PLUSIEURS PARLANT A LA FOIS.—Non: personne ne les a vues.
TROISIÈME CITOYEN.—Il nous disait qu'il avait des blessures, qu'il les pourrait montrer en particulier; et puis faisant un geste dédaigneux avec son bonnet: «Oui je veux être consul, ajoutait-il; mais, d'après une vieille coutume, je ne puis l'être que par votre suffrage. Donnez-moi donc votre voix.» Et après que nous l'avons donnée, il était ici, je l'ai bien entendu: «Je vous remercie de votre voix, disait-il, je vous remercie de vos voix si douces. Maintenant que vous les avez données; je n'ai plus affaire à vous.»—N'était-ce pas là se moquer?
SICINIUS.—Pourquoi donc n'avez-vous pas eu l'esprit de vous en apercevoir? Ou, si vous vous en êtes aperçus, pourquoi avez-vous eu, comme des enfants, la simplicité de lui accorder votre suffrage?
BRUTUS.—Ne pouviez-vous pas lui dire, comme on vous en avait fait la leçon, qu'alors même qu'il était sans pouvoir, petit serviteur de la république, il était votre ennemi; qu'il a toujours déclamé contre vos libertés, et attaqué les privilèges que vous avez dans l'État; que si, parvenu au souverain pouvoir dans Rome, il reste toujours l'ennemi déclaré du peuple, vos suffrages se changeront en armes contre vous-mêmes? Au moins auriez vous dû lui dire, que si ses grandes actions le rendaient digne de la place qu'il demandait, son bon naturel devait aussi lui parler en faveur de ceux qui lui accordaient leur voix, changer sa haine contre vous en affection, et le rendre votre zélé protecteur.
SICINIUS.—Si vous aviez parlé de la sorte, et suivi nos conseils, vous auriez sondé son âme, et mis ses sentiments à l'épreuve; et vous lui auriez arraché des promesses avantageuses que vous auriez pu le forcer de tenir en temps et lieu; ou sinon vous auriez aigri par là ce caractère farouche qui n'endure aisément rien de ce qui peut le lier; il serait devenu furieux, et sa rage vous aurait servi de prétexte pour passer sans l'élire.