CORIOLAN.—Je donnerai mes raisons qui valent mieux que son suffrage. Ils savent bien que cette distribution de blé n'était pas une récompense; ils sont bien convaincus qu'ils n'ont rendu aucun service qui la méritât. Appelés à faire la guerre, dans une crise où l'État était attaqué dans les sources de sa vie, ils ne voulaient pas seulement passer les portes de la ville. Pareil service ne méritait pas une distribution gratuite de blé. Dans le camp, leurs mutineries et leurs révoltes, où leur valeur s'est surtout signalée, ne parlaient pas en leur faveur. Les accusations dénuées de toute raison qu'ils ont si fréquemment élevées contre le sénat, n'étaient pas faites pour motiver ce don si généreux. Et voyez le résultat. Comment l'estomac multiple du monstre digérera-t-il la libéralité du sénat? Que leurs actions montrent ce que seraient probablement leurs paroles: Nous l'avons demandé; nous sommes de l'ordre le plus nombreux, et c'est par crainte qu'ils nous ont accordé notre requête.—C'est ainsi que nous avilissons l'honneur de notre rang, et que nous enhardissons la canaille à traiter de crainte notre sollicitude pour elle; avec le temps, cette conduite brisera les barrières du sénat, et les corbeaux y viendront insulter les aigles à coups de bec.

MÉNÉNIUS.—Allons, en voilà assez.

BRUTUS.—Oui, assez, et beaucoup trop.

CORIOLAN.—Non, prenez encore ceci: je ne finirai pas sans avoir dit ce qu'on peut attester au nom des puissances divines et humaines.—Là où l'autorité est ainsi partagée; là où un parti méprise l'autre avec raison, et où l'autre insulte sans motif; là où la noblesse, les titres, la sagesse ne peuvent rien accomplir que d'après le oui et le non d'une ignorante multitude, on omet mille choses d'une nécessité réelle, et l'on cède à une inconstante légèreté. De cette contradiction à tout propos, il arrive que rien ne se fait à propos. Je vous conjure donc, vous qui avez plus de zèle que de crainte, qui aimez les bases fondamentales de l'État, et qui voyez les changements qu'on y introduit; vous qui préférez une vie honorable à une longue vie, et qui êtes d'avis de secouer violemment par un remède dangereux un corps qui, sans ce remède, doit périr inévitablement; arrachez donc la langue de la multitude, qu'elle ne lèche plus les douceurs qui l'empoisonnent. Votre déshonneur est une injure faite au bon sens; elle prive l'État de cette unité qui lui est indispensable, et lui ôte tout pouvoir de faire le bien, tant le mal est puissant.

BRUTUS.—Il en a dit assez.

SICINIUS.—Il a parlé comme un traître; et il subira le jugement des traîtres.

CORIOLAN.—Misérable! que le dépit t'accable! Que ferait le peuple de ces tribuns chauves? C'est sur eux qu'il s'appuie pour manquer d'obéissance au premier corps de l'État. Ils furent choisis dans une révolte, dans une crise, où ce fut la nécessité qui fit la loi, et non la justice. Que, dans une circonstance plus heureuse, ce qui est juste soit reconnu juste, et renverse leur puissance dans la poussière.

BRUTUS.—Trahison manifeste!

SICINIUS.—Cet homme consul? Non.

BRUTUS.—Édiles! holà! qu'on le saisisse.