CORIOLAN.—De la colère? Quand je serais aussi paisible que le sommeil de la nuit, par Jupiter, ce serait encore mon sentiment.

SICINIUS.—C'est un sentiment qui doit rester un poison dans le coeur qui le conçoit, et n'en point sortir; c'est moi qui vous le dis.

CORIOLAN.—Qui doit rester! Entendez-vous ce Triton du fretin? Remarquez-vous son absolu qui doit?

COMINIUS.—Oui, on dirait que c'est la loi qui parle.

CORIOLAN.—O patriciens vertueux, mais imprévoyants; ô graves, mais imprudents sénateurs, pourquoi avez-vous donné à cette hydre le droit de se choisir un officier qui, avec son qui doit, lui qui n'est que la trompette et le bruit du monstre, a l'audace de dire qu'il changera le fleuve de votre puissance en un vil fossé, et s'emparera de son cours. Si c'est lui qui a le pouvoir en main, inclinez-vous devant lui dans votre ignorance; mais s'il n'en a aucun, réveillez-vous, et renoncez à votre dangereuse douceur. Si vous êtes sages, n'agissez pas comme la foule des insensés; si vous n'êtes pas plus sages qu'eux, permettez donc qu'ils viennent siéger auprès de vous. Vous n'êtes que des plébéiens, s'ils sont des sénateurs. Et certes ils ne sont pas moins que des sénateurs, lorsque dans le mélange de leurs suffrages et du vôtre, c'est le leur qui l'emporte.... Eux choisir leur magistrat! Et ils choisissent un homme qui oppose son qui doit, son qui doit populaire, aux décisions d'un tribunal plus respectable que n'en vit jamais la Grèce. Par Jupiter! cette ignominie avilit les consuls; et mon âme souffre en songeant que lorsque deux autorités se combattent, sans que ni l'une ni l'autre soit souveraine, le désordre ne tarde pas à se glisser entre elles, et à les renverser bientôt l'une par l'autre.

COMINIUS.—Allons, rendons-nous à la place publique.

CORIOLAN.—Quiconque a pu donner le conseil de distribuer gratuitement le blé des magasins de l'État, comme on le pratiqua jadis quelquefois dans la Grèce....

MÉNÉNIUS.—Allons, allons, ne parlons plus de cet article.

CORIOLAN.—Quoique en Grèce le peuple eût dans ses mains un pouvoir plus absolu, je soutiens que c'est nourrir la révolte, et saper les fondements de l'État.

BRUTUS.—Quoi donc? Le peuple donnerait son suffrage à un homme qui parle de lui sur ce ton?