MÉNÉNIUS.—Oh! c'est un membre qui n'est qu'un peu malade: le couper serait mortel; le guérir est facile. Qu'a-t-il donc fait à Rome qui mérite la mort? Est-ce parce qu'il a tué nos ennemis? Le sang qu'il a perdu (j'ose dire qu'il en a plus perdu qu'il n'en reste dans ses veines), il l'a versé pour sa patrie: si sa patrie répandait ce sang qui lui reste, ce serait pour nous tous, qui commettrions ou qui souffririons cette injustice, un opprobre éternel jusqu'à la fin du monde.

SICINIUS.—Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

BRUTUS.—C'est détourner la question: tant qu'il a aimé sa patrie, sa patrie l'a honoré.

MÉNÉNIUS.—Quand la gangrène nous prive du service d'un membre, on doit donc n'avoir aucun égard pour ce qu'il fut jadis?

BRUTUS.—Nous n'écouterons plus rien: poursuivez-le dans sa maison, arrachez-le d'ici; il est à craindre que son mal étant d'une nature contagieuse ne se répande plus loin.

MÉNÉNIUS.—Un mot encore, un mot. Cette rage impétueuse comme celle du tigre, quand elle viendra à se sentir punie de sa fougue inconsidérée, voudra, mais trop tard, s'arrêter et attacher à ses pas des entraves de plomb. Procédez lentement et par degrés, de peur que l'affection qu'on lui porte ne fasse éclater des factions qui renversent la superbe Rome par les Romains.

BRUTUS.—S'il arrivait que.....

SICINIUS.—Que dites-vous? N'avons-nous pas déjà l'échantillon de son obéissance? Nos édiles maltraités, nous-mêmes repoussés!—Allons.

MÉNÉNIUS.—Faites attention à une chose: il a toujours vécu dans les camps depuis qu'il a pu tirer l'épée, et il est mal instruit à manier un langage raffiné. Son ou farine, il mêle tout sans distinction. Si vous voulez le permettre, j'irai le trouver, et je me charge de l'amener à la place publique, où il faudra qu'il se justifie suivant les formes légales, et dans une discussion paisible, au péril de ses jours.

PREMIER SÉNATEUR.—Nobles tribuns, cette voie est la plus raisonnable: l'autre coûterait trop de sang, et on ne pourrait en prévoir le résultat définitif.