LUCIUS.--Lorsque Jules César, dont la mémoire vit encore aux yeux des hommes, et qui servira éternellement de thème aux langues pour raconter, et aux oreilles pour entendre, était dans cette Bretagne, et qu'il la conquit, Cassibelan[10], ton oncle, aussi célèbre par les éloges qu'il reçut de César que par les exploits qui les méritèrent, se soumit, lui et ses successeurs, à payer à Rome un tribut annuel de trois mille pièces d'or: ce tribut, tu as dernièrement négligé de le payer.
Note 10: Cassibelan, grand-oncle de Cymbeline, qui était lui-même fils de Tenantius, neveu de ce Cassibelan.
LA REINE.--Et pour anéantir ce prodige, il en sera toujours de même.
CLOTEN.--Il passera bien des Césars avant qu'il revienne un autre Jules. La Bretagne forme à elle seule un monde, et nous ne voulons rien payer pour le droit de porter nos nez au milieu du visage.
LA REINE.--L'occasion que les Romains eurent alors pour nous ravir notre bien, nous l'avons aujourd'hui pour le reprendre. Souvenez-vous, seigneur, des rois vos ancêtres, et de la valeur naturelle aux peuples de notre île, qui flotte comme la face de Neptune, flanquée de rocs inaccessibles, ceinte d'écueils et de mers menaçantes, qui ne porteront jamais les vaisseaux de vos ennemis, mais les engloutiront jusqu'à la cime des mâts. César fit bien ici une espèce de conquête: mais ce n'est pas ici qu'il exécuta sa bravade: Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. Il connut pour la première fois la honte; il se vit repoussé de nos côtes et deux fois battu; ses vaisseaux, pauvres novices, jouets de nos terribles mers, ballottés sur leurs flots comme des coquilles d'oeuf, se brisaient de même contre nos rochers. Dans sa joie, le célèbre Cassibelan qui se vit un moment sur le point, ô trompeuse fortune! de s'emparer de l'épée de César, fit briller la ville de Lud[11] de feux d'allégresse, et enfla de courage le coeur des Bretons.
CLOTEN.--Allons, il n'y a plus ici de tribut à payer. Notre royaume est plus puissant qu'il ne l'était alors; et, comme je l'ai dit, il n'y a plus de pareils Césars; d'autres pourront avoir le nez crochu, mais le bras aussi droit, personne.
CYMBELINE.--Mon fils, laissez conclure votre mère.
CLOTEN.--Nous avons chez nous bien des gens qui peuvent serrer aussi fort que Cassibelan: je ne dis pas que je sois de ce nombre, moi: mais j'ai aussi un bras.--Vraiment, un tribut? Et pourquoi payerions-nous un tribut? Si César peut nous cacher le soleil avec une couverture, ou mettre la lune dans sa poche, alors nous lui payerons un tribut pour revoir la lumière: autrement, seigneur, ne parlons plus de tribut, je vous en prie.
CYMBELINE.--Vous devez savoir qu'avant que les injustes Romains eussent extorqué de nous ce tribut, nous étions libres. L'ambition de César, qui s'enflait sans cesse, au point d'embrasser presque les deux flancs de l'univers, nous imposa ce joug sans aucun droit: le secouer est le devoir d'un peuple belliqueux; ce que nous nous vantons d'être. Nous disons donc que nous eûmes pour ancêtres ce Mulmutius qui fonda nos lois: l'épée de César les a trop mutilées. Rendre à ces lois leur vigueur et leur libre cours sera la bonne oeuvre de l'autorité que nous tenons en main, quoique Rome s'en irrite. Oui: Mulmutius fut le premier des Bretons qui ceignit son front d'une couronne d'or, le premier qui se nomma roi.