PREMIER PAYSAN.—Ah! voilà, monsieur! Son cuir est si bien tanné par le fait de son métier, qu'il peut tenir contre l'eau pendant longtemps; et c'est l'eau qui vous est un rude démolisseur de tous vos corps morts de fils de catins!—Tenez, voici un crâne qui vous est resté déjà en terre vingt-trois ans.

HAMLET.—De qui était-ce le crâne?

PREMIER PAYSAN.—Ah! le fils de catin, quel triple fou c'était! Qui pensez-vous que ce fût?

HAMLET.—En vérité, je n'en sais rien!

PREMIER PAYSAN.—La peste soit de lui, ce gredin de fou! il me versa une fois sur la tête un flacon de vin du Rhin. Ce même crâne-là, monsieur! ce même crâne-là, monsieur, était le crâne d'Yorick, le bouffon du roi.

HAMLET.—Celui-là?

PREMIER PAYSAN.—Oui-da, cette chose-là.

HAMLET.—Laisse-moi voir. (Il prend le crâne.) Hélas! pauvre Yorick.... Je l'ai connu, Horatio, c'était un garçon d'une verve infinie, d'une fantaisie tout à fait rare. Il m'a porté sur son dos un millier de fois; et maintenant, comme mon imagination y répugne! Cela me soulève le coeur. Là étaient attachées ces lèvres que j'ai baisées je ne sais combien de fois! Où sont vos moqueries, maintenant? vos folâtreries? vos chansons? vos éclats de gaieté qui avaient coutume de faire tonner les rires de toute la table? Et rien de tout cela, maintenant, rien pour vous moquer de votre propre grimace? quoi! bouche béante, décidément? Allez-vous-en maintenant dans la chambre de Madame, et dites à Sa Seigneurie qu'elle aura beau se peindre jusqu'à en avoir un pouce d'épaisseur, voilà la figure à laquelle il faudra qu'elle en vienne! Faites-la rire à ce propos.[51]—Je te prie, Horatio, dis-moi une chose.

Note 51:[ (retour) ]

Shakspeare, en mettant ces dernières paroles dans la bouche de Hamlet, pensait probablement à quelque gravure, à quelque tableau qui l'avait frappé. L'art chrétien s'est longtemps complu à figurer sous mille formes, avec une rude et religieuse ironie, ce même spectacle de la Mort venant avertir les vivants au milieu de leurs plaisirs, d'où l'art païen tirait, avec tant de gracieuse et molle tristesse, une invitation à jouir vite du monde et de ses biens. Vive nemor lethi, dit la Volupté, dans Perse; et dans ce petit chef-d'oeuvre attribué à Virgile et digne de lui, aux derniers vers de l'Hôtesse syrienne:

Pone merum et talos; pereant qui crastina curant!

Mors vellens aurem: vivite, ait, venio.

Entre ces images de la poésie antique et celles de la poésie shakspearienne, on sent que toute la Danse Macabre a passé. La scène que décrit Hamlet n'est-elle pas cette gravure de Goltzius, où la Vanité est figurée par une dame, assise à sa toilette et entourée de ses bijoux, surprise par l'apparition de la Mort, ou ce tableau dont parle l'inventaire du mobilier d'Henri VIII à Westminster, qui représentait une femme jouant du luth, tandis qu'un vieillard lui tend d'une main un miroir et de l'autre un crâne?

HORATIO.—Qu'est-ce, mon seigneur?