WARWICK.--Il est une heure passée.

LE ROI.--En ce cas, milords, je vous souhaite aussi le bonjour à tous deux.--Avez-vous lu les lettres que je vous ai envoyées?

WARWICK.--Oui, mon souverain.

LE ROI.--Vous voyez donc dans quel état critique est notre royaume, de quelles maladies funestes il est atteint, et que le plus grand danger est tout près du coeur.

WARWICK.--Il n'y a, seigneur, qu'un désordre naissant dans sa constitution, et l'on peut lui rendre toute sa vigueur avec de bons conseils et peu de remèdes.--Milord Northumberland sera bientôt refroidi.

LE ROI.--O ciel! que ne peut-on lire dans le livre du destin! y voir tantôt la révolution des siècles aplanir les plus hautes montagnes; tantôt le continent, comme lassé de sa ferme solidité, se fondre et s'écouler dans les mers; et d'autres fois la ceinture en falaises de l'Océan devenir trop large pour les reins de Neptune! que n'y peut-on apprendre comme le hasard se rit de nous, et de combien de diverses liqueurs ses changements remplissent la coupe des vicissitudes! Oh! si l'on pouvait voir tout cela, le jeune homme le plus heureux, à l'aspect de la route qu'il lui faut suivre à travers la vie, des périls où il doit passer, des traverses qui doivent s'ensuivre, ne songerait plus qu'à fermer le livre, s'asseoir et mourir.--Dix ans ne se sont pas encore écoulés depuis que Richard et Northumberland, amis déclarés, prenaient ensemble de joyeux repas; et deux ans après ils étaient en guerre. Il n'y a que huit ans que ce même Percy était l'homme le plus près de mon coeur; il travaillait sans relâche comme un frère pour mes intérêts, et déposait à mes pieds son affection et sa vie. Oui, pour l'amour de moi il bravait en face Richard. Qui de vous était présent alors? (A Warwick.) C'était vous, cousin Névil, autant que je m'en puis souvenir. Lorsque Richard, les yeux pleins de larmes, insulté, maltraité de reproches par Northumberland, prononça ces paroles que nous voyons maintenant avoir été prophétiques: «Northumberland, toi l'échelle avec laquelle mon cousin Bolingbroke monte sur mon trône.»--Bien qu'alors, le ciel le sait, je n'eusse point cette pensée, et que la nécessité seule ait abaissé l'État, à tel point que la souveraineté et moi nous fûmes forcés de nous embrasser.--«Le temps viendra, continua-t-il, le temps viendra où ce crime infâme, comme un ulcère mûri, répandra la corruption qu'il renferme.» Et il poursuivit, prédisant ce qui arrive aujourd'hui et la rupture de notre amitié.

WARWICK.--Il se trouve toujours dans la vie des hommes quelque événement propre à nous représenter l'aspect des temps qui ne sont plus. En les observant, on peut prophétiser assez juste les principaux événements qui sont encore à naître, faibles commencements gardés en réserve dans les germes où ils reposent, pour y être couvés par le temps qui les fait éclore. D'après l'inévitable loi des choses, le roi Richard pouvait clairement concevoir l'idée que le puissant Northumberland, alors traître envers lui, ferait sortir de cette semence une trahison plus grande encore qui ne trouverait pour y attacher ses racines d'autre terrain que vous.

LE ROI.--Ces événements sont-ils donc une inévitable nécessité? Eh bien, recevons-les comme la nécessité. C'est elle encore qui nous appelle en ce moment à grands cris.--On dit que l'évêque et Northumberland sont forts de cinquante mille hommes.

WARWICK.--Cela est impossible, seigneur; la renommée, répétant à la fois la voix et l'écho, double toujours les objets de la crainte.--Que Votre Grâce veuille bien s'aller mettre au lit. Sur ma vie, seigneur, l'armée que vous avez envoyée viendra facilement à bout de cette conquête; et pour vous consoler encore davantage, j'ai reçu l'avis que Glendower est mort. Votre Majesté a été malade toute cette quinzaine, et ces heures prises sur le temps du sommeil doivent nécessairement aggraver votre mal.

LE ROI.--Je vais suivre votre conseil: et si ces guerres domestiques étaient terminées, nous partirions, mes chers lords, pour la Terre sainte.