LE CONNÉTABLE.--Précisément: vous avez raison, et les hommes de ce pays-là ressemblent aussi un peu à leurs dogues dans leur manière lourde et pesante d'attaquer, et de laisser leur esprit avec leurs femmes; car donnez-leur bien à mâcher de grosses tranches de boeuf, et puis fournissez-les de fer et d'acier, ils dévoreront comme des loups, et se battront comme des diables.
LE DUC D'ORLÉANS.--Oui, mais ces pauvres Anglais sont diablement à court de boeuf.
LE CONNÉTABLE.--Eh bien, s'il en est ainsi, vous verrez que demain ils n'auront d'appétit que pour manger, et point du tout pour se battre: allons, il est temps de nous armer. Irons-nous nous équiper?
LE DUC D'ORLÉANS.--Il est deux heures.--Eh bien, avant qu'il en soit dix, nous aurons chacun une centaine d'Anglais.
(Ils partent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
LE CHOEUR.
Maintenant figurez-vous ce temps de la nuit où l'on n'entend plus qu'un faible murmure, où les aveugles ténèbres remplissent l'immense vaisseau de l'univers. De l'un à l'autre camp, dans le sein obscur de la nuit, le bourdonnement des deux armées diminue par degrés. Les sentinelles, de leurs postes éloignés, s'entendent presque parler. Les feux des deux camps se répondent, et, à leurs pâles lueurs, chaque armée voit les casques et les visages ennemis dessinés dans l'ombre. Le coursier menace le coursier, et perce l'oreille engourdie de la nuit de ses fiers et longs hennissements. Des tentes s'élève un bruit de hâtifs marteaux qui, sous leurs coups précipités, achèvent ou polissent l'armure des chevaliers, signal de terribles apprêts. Les coqs des hameaux voisins chantent, les cloches sonnent, et nomment la troisième heure du paresseux. Fiers de leur nombre, et pleins de sécurité, les Français présomptueux jouent aux dés les Anglais qu'ils dédaignent: dans leur impatience, ils querellent la marche rampante de la nuit, qui, comme une fée difforme et boiteuse, se traîne à pas si lents. Les malheureux Anglais, condamnés à périr comme des victimes, sont assis et mornes auprès de leurs feux, et ruminent en eux-mêmes les dangers du lendemain. A leur triste maintien, à leurs visages hâves et décharnés, à leurs habits usés par la guerre, on les prendrait, aux rayons de la lune, pour autant de fantômes hideux.--Que celui qui suivra de l'oeil le chef royal de ces troupes délabrées, marchant de garde en garde, et d'une tente à l'autre, crie en le voyant: Louange et gloire sur sa tête! Il visite sans cesse toute son armée; et adresse à tous le salut du malin, avec un modeste sourire, les appelant: mes frères, mes amis, mes compatriotes. Sur son noble visage, on ne voit rien qui fasse songer à l'armée formidable dont il est environné; nulle impression de pâleur ne trahit ses veilles et la fatigue de la nuit. Son air est dispos; une douce majesté, une sérénité gaie brillent dans ses yeux, où le soldat, pâle auparavant et abattu, puise l'espérance et la force. Ainsi que le soleil, son oeil généreux verse dans tous les coeurs une douce influence qui dissout les glaces de la crainte. Donc, vous tous, petits et grands, contemplez ici un faible portrait de Henri, sous le voile de la nuit, tel que mes débiles pinceaux peuvent l'ébaucher. De là notre scène doit passer au champ de bataille. Mais, ô pitié! Combien nous allons déshonorer le nom fameux d'Azincourt par le spectacle de quelques fleurets émoussés et gauchement engagés dans une ridicule pantomime de combat! Cependant, asseyez-vous, et regardez, en vous figurant la vérité au moyen d'une imitation imparfaite.
(Le choeur sort.)