SCÈNE I
Le camp anglais, près d'Azincourt.
LE ROI, BEDFORD ET GLOCESTER.
LE ROI.--Glocester, il faut l'avouer, nous sommes dans un grand péril: notre courage doit donc devenir plus grand encore. (Au duc de Bedford.) Bonjour, mon frère.--Dieu tout-puissant! toujours quelque dose de bien repose dans le sein du mal lui-même, si les hommes se donnent la peine de l'y chercher. Ce dangereux voisin qui est si près de nous nous rend diligents et matinaux; et c'est à la fois très-salutaire à la santé et d'une bonne économie. L'ennemi est aussi pour nous une sorte de conscience extérieure, qui nous prêche notre devoir: elle nous avertit de nous bien préparer pour notre but. C'est ainsi que l'homme peut cueillir du miel sur la ronce la plus sauvage, et tirer une morale de l'enfer lui-même. (Entre Erpingham.) Bonjour, vieux sir Thomas Erpingham; un bon coussin pour cette tête à cheveux blancs te siérait mieux que l'aride gazon de France.
ERPINGHAM.--Non, mon souverain: cette tente me plaît davantage, puisque je puis dire: je suis couché comme un roi.
LE ROI.--Il est bon que l'homme apprenne de l'exemple d'autrui à chérir ses peines: cela soulage l'âme; et quand le coeur est excité, les organes, quoique morts auparavant, brisent le tombeau qui les enterre, et, débarrassés de leur lenteur, se meuvent de nouveau avec une vive légèreté. Prête-moi ton manteau, sir Thomas. (A Bedford et Glocester.) Mes deux frères, recommandez-moi aux princes qui sont dans notre camp: saluez-les de ma part, et dites-leur de se rendre, sans délai, dans ma tente.
GLOCESTER.--Nous le ferons, mon souverain.
ERPINGHAM.--Suivrai-je Votre Majesté?
LE ROI.--Non, mon brave chevalier. Va, avec mes frères, trouver les lords d'Angleterre: nous avons, mon âme et moi, quelque chose à débattre ensemble, et je serai bien aise d'être seul.
ERPINGHAM.--Que le Dieu des cieux vous comble de ses bénédictions, noble Henri!