LE ROI.--Oui, je le ferai, fusses-tu en la compagnie du roi.
WILLIAMS.--Tiens ta parole, adieu.
BATES.--Quittez-vous bons amis, enfants que vous êtes; soyez amis: nous avons assez à démêler avec les Français, si nous savions bien compter.
LE ROI.--Sans doute, les Français peuvent parier vingt têtes [28] contre nous, qu'ils nous battront: mais ce n'est pas trahir l'Angleterre, que de couper des têtes françaises; et demain le roi lui-même se mettra à en rogner. (Les soldats sortent.) Sur le compte du roi! notre vie, nos âmes, nos dettes, nos tendres épouses, nos enfants, et nos péchés, mettons tout sur le compte du roi!--Il faut donc que nous soyons chargés de tout.--O la dure condition, soeur jumelle de la grandeur, que d'être soumis aux propos de chaque sot qui n'a d'autre sentiment que celui de ses contrariétés! Combien de paisibles jouissances de l'âme dont sont privés les rois, et que goûtent leurs sujets! Eh! que possèdent donc les rois, que leurs sujets ne partagent pas aussi, si ce n'est ces grandeurs, et ces pompes publiques! et qu'es-tu, idole qu'on appelle grandeur? Quelle espèce de divinité es-tu, toi dont tout le privilége est de souffrir mille chagrins mortels, dont sont exempts tes adorateurs? Quel est ton produit annuel? quelles sont tes prérogatives? O grandeur! montre-moi donc ta valeur? Qu'avez-vous de réel, vains hommages? Es-tu rien de plus que la place, le degré, une illusion, une forme extérieure, qui imprime le respect et la crainte aux autres hommes? Et le monarque est plus malheureux d'être craint que ses sujets de le craindre. Que reçois-tu souvent? Le poison de la flatterie, au lieu des douceurs d'un hommage sincère? O superbe majesté, la maladie te saisit! commande donc alors à tes grandeurs de te guérir. Penses-tu que la brûlante fièvre sera chassée de tes veines par de vains titres enflés par l'adulation? Cédera-t-elle à des génuflexions respectueuses? peux-tu, quand tu dis au pauvre de fléchir le genou, en exiger et obtenir la santé? Non, rêve de l'orgueil, toi qui enlèves si adroitement à un roi son repos, je suis un roi, moi, qui t'apprécie; je sais que ni le baume qui consacre les rois, ni le sceptre, ni le globe, ni l'épée, ni le bâton de commandement, ni la couronne impériale, ni la robe de pourpre, tissue d'or et de perles, ni l'amas des titres exagérés qui précèdent le nom de roi, ni le trône sur lequel il s'assied, ni ces flots de pompe qui battent ces hautes régions du monde, rien de tout cet attirail, posé sur la couche royale, ne les fait dormir d'un sommeil aussi profond que le dernier des esclaves, qui, l'esprit vide et le corps rempli du pain amer de l'indigence, va chercher le repos: jamais il ne voit l'horrible spectre de la nuit, fille des enfers: le jour, depuis son lever jusqu'à son coucher, il se couvre de sueur sous l'oeil de Phoebus; mais toute la nuit il dort en paix dans un tranquille Elysée; et le lendemain, à la naissance du jour, il se lève, il aide à Hypérion à atteler ses coursiers à son char, et il suit la même carrière, pendant le cours éternel de l'année, dans la chaîne d'un travail utile, jusqu'à son tombeau. Aux vaines grandeurs près, ce misérable, dont les jours se succèdent dans les travaux, et les nuits dans le repos, aurait l'avantage sur le monarque. Le dernier des sujets, membre qui contribue à la paix de sa patrie, en jouit; et dans son cerveau grossier, le paysan ne sait guère combien de veilles il en coûte au roi pour maintenir cette paix, dont il goûte mieux les douces heures!
Note 28:[ (retour) ] Jeu de mots sur Crown, tête, couronne, écu, etc., etc.
(Entre Erpingham.)
ERPINGHAM.--Mon prince, vos lords, impatients de votre absence, parcourent le camp pour vous rencontrer.
LE ROI.--Mon bon vieux chevalier, va les rassembler dans ma tente; j'y serai avant toi.
ERPINGHAM.--Je vais remplir vos ordres, sire.
(Il sort.)