LE FILS.--Mon père, ne vous inquiétez pas: je n'irai pas vous déranger si je puis les découvrir.

(Les lords Salisbury et Talbot, sir Guillaume Glansdale, sir Thomas Gargrave et autres paraissent sur la plate-forme d'une tour.)

SALISBURY.--Talbot, ma vie, ma joie, de retour ici! Et comment t'a-t-on traité tant que tu as été prisonnier? Et par quels moyens as-tu obtenu d'être relâché? Fais-moi ce récit, je t'en conjure, ici sur le plateau de cette tour.

TALBOT.--Le duc de Bedford avait un prisonnier qu'on appelait le brave seigneur Ponton de Saintrailles: j'ai été échangé contre lui. Mais auparavant ils avaient voulu, par mépris, me troquer contre un homme d'armes bien plus ignoble: moi, je l'ai refusé avec dédain et colère, et j'ai demandé la mort plutôt que d'être estimé à si vil prix. Enfin j'ai été racheté comme je le désirais.... Mais, oh! la pensée du traître Fastolffe me déchire le coeur: je l'exécuterais de mes propres mains, si je le tenais en ce moment en ma puissance.

SALISBURY.--Mais tu ne me dis pas comment tu as été traité.

TALBOT.--Accablé de brocards, d'insultes et d'épithètes ignominieuses. Ils m'ont exposé sur la place publique d'un marché, pour servir de spectacle à tout le peuple: «Voilà, disaient-ils, la terreur des Français, l'épouvantail qui effraye nos enfants.» Alors je me suis dégagé des officiers qui me conduisaient, et avec mes ongles j'arrachais les pierres du pavé, pour les lancer aux spectateurs de mon opprobre. Mon air menaçant a fait fuir les autres. Personne n'osait approcher, craignant une mort soudaine. Ils ne me croyaient pas assez en sûreté dans des murs de fer. Telle était la terreur que mon nom avait répandue parmi eux, qu'ils s'imaginaient que je pourrais briser des barres d'acier, et mettre en pièces des poteaux de diamant. Aussi avais-je une garde des fusiliers les plus adroits qui se promenaient à toute minute autour de moi; et si je bougeais seulement de mon lit, aussitôt ils me couchaient en joue, prêts à me tirer au coeur.

SALISBURY.--Je suis au supplice d'entendre les tourments que tu as essuyés; mais nous en serons bien vengés. Maintenant c'est l'heure du souper à Orléans: ici, au travers de cette grille, je peux compter chaque homme, et voir comment les Français fortifient leurs remparts. Allons les observer: cette vue te récréera. Sir Thomas Gargrave, et vous, sir Guillaume Glansdale, je veux savoir positivement votre avis sur le lieu où il nous convient le mieux de diriger notre batterie.

GARGRAVE.--Je pense que c'est à la porte du nord, car c'est là que se tiennent les nobles.

GLANSDALE.--Et moi, ici, au boulevard du pont.

TALBOT.--Autant que je puis voir, il faut affamer cette ville, et l'affaiblir de plus en plus par de légères escarmouches.