Devant une des portes d'Orléans.
Alarmes. Escarmouches. TALBOT poursuit le DAUPHIN et le chasse devant lui; alors paraît LA PUCELLE, chassant les Anglais devant elle. Ensuite rentre TALBOT.
TALBOT.--Où est ma force, mon intrépidité, ma valeur? Nos Anglais se retirent: je ne puis les arrêter. Une femme, vêtue en guerrier, les chasse devant elle. (Entre la Pucelle.) La voici, la voici qui s'avance.--Je veux me mesurer avec toi: démon mâle ou femelle, je veux te conjurer: je saurai te tirer du sang [11]; tu n'es qu'une sorcière: je vais livrer dans l'instant ton âme au maître que tu sers.
Note 11:[ (retour) ] On croyait alors que lorsqu'on pouvait faire couler le sang d'une sorcière, on était hors de l'atteinte de son pouvoir.
LA PUCELLE.--Viens, viens; c'est à moi seule qu'il est réservé de ternir ta gloire.
(Ils combattent.)
TALBOT.--Ciel! peux-tu souffrir que l'enfer l'emporte? Plutôt que de renoncer à châtier cette insolente créature, les élans de mon courage feront éclater ma poitrine; et, dans ma fureur, j'arracherai de mes épaules ces bras impuissants.
LA PUCELLE.--Adieu, Talbot, ton heure n'est pas encore venue: en attendant, il faut que j'aille ravitailler Orléans.--Essaye de me vaincre, si tu peux: je me ris de ta force; va, va plutôt rafraîchir tes soldats affamés, aider Salisbury à faire son testament. Cette journée est à nous, et bien d'autres qui vont la suivre.
(Elle entre dans Orléans avec les soldats.)
TALBOT.--Mes pensées tourbillonnent comme la roue d'un potier. Je ne sais où je suis, ni ce que je fais. Une sorcière, par la peur qu'elle répand, et non par sa force, comme Annibal, pousse devant elle nos troupes, et triomphe comme il lui plaît. Ainsi on voit les abeilles fuir de leurs ruches devant la fumée, et les colombes chassées de leurs asiles par une mauvaise odeur. Ils nous appelaient des dogues anglais, à cause de notre acharnement; aujourd'hui, timides comme de petits chiens, nous fuyons en poussant des cris. (Une courte alarme.) Écoutez-moi, concitoyens, ou recommencez le combat, ou arrachez les lions de l'écusson d'Angleterre: mettez-y des moutons au lieu de lions; renoncez à votre patrie. Non, le mouton ne fuit pas devant le loup, ni le cheval ou le boeuf devant le léopard, aussi timidement que vous devant ces esclaves que vous avez tant de fois vaincus. (Une autre escarmouche.) Ils ne le feront pas.--Retirez-vous dans vos retranchements: vous avez tous conspiré la mort le Salisbury, car nul de vous ne veut frapper un seul coup pour le venger.--La Pucelle est entrée dans Orléans malgré nous et tous nos efforts. Oh! je voudrais mourir avec Salisbury! La honte me forcera de cacher ma tête.