LA PUCELLE.--Le prince Charles de France, ton compatriote.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Eh bien, Charles, que me veux-tu? je suis pressé de partir d'ici.

CHARLES.--Parle, Jeanne, et charme-le par tes paroles.

LA PUCELLE.--Brave duc de Bourgogne, infaillible espoir de la France, arrête et permets à ton humble servante de t'entretenir un moment.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Parle; mais pas de longueurs.

LA PUCELLE.--Contemple ton pays, contemple la fertile France; vois ses villes et ses cités défigurées par les ravages destructeurs d'un ennemi cruel; ainsi qu'une mère contemple son jeune enfant au berceau, dont la mort va fermer les yeux, vois, vois les maux qui consument la France. Vois les plaies, les plaies barbares dont ta main dénaturée a déchiré son malheureux sein; ah! détourne contre d'autres victimes le fer de ton épée; frappe ceux qui blessent, et ne blesse pas ceux qui secourent. Une seule goutte de sang tirée du sein de ta patrie devrait te causer plus de douleur que des flots d'un sang étranger. Efface donc par tes larmes les taches sanglantes qui couvrent le corps de ta malheureuse patrie.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Il faut qu'elle m'ait ensorcelé par ses paroles, ou que la nature m'inspire cet attendrissement soudain!

LA PUCELLE.--Toute la France et ses enfants poussent sur toi des cris de surprise, et commencent à douter de ta naissance et de ta légitimité.... A quel peuple t'es-tu associé? A une nation hautaine, qui ne te sera fidèle que selon son intérêt. Quand Talbot aura mis le pied en France, et aura fait de toi un instrument de calamités, dis, quel autre que Henri d'Angleterre sera le souverain? et toi, tu seras rejeté comme un proscrit. Rappelle à ta mémoire.... et que ceci serve à te convaincre:--le duc d'Orléans n'était-il pas ton ennemi? et n'était-il pas prisonnier en Angleterre? mais dès qu'ils ont su qu'il était ton ennemi, ils lui ont rendu sa liberté sans rançon, au mépris des intérêts du duc de Bourgogne et de tous ses amis. Vois donc, tu combats contre tes compatriotes, et tu t'es lié avec ceux qui sont prêts à devenir tes assassins. Allons, reviens, reviens, prince égaré; Charles et toute la France sont prêts à te recevoir dans leurs bras.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Je suis vaincu; ses victorieuses paroles m'ont bombardé comme le canon bat les remparts d'une ville; et je me sens prêt à fléchir les genoux.--Pardonne, ô ma patrie; pardonnez, mes chers compatriotes; et vous, princes, acceptez ce cordial et sincère embrassement. Mes forces et mes soldats sont à vous; adieu, Talbot; je ne me fierai plus à toi.

LA PUCELLE.--Je reconnais là un Français: change encore une fois pour revenir vers nous.