LE GOUVERNEUR.--Hibou funeste et redouté, qui annonces la mort, effroi et fléau sanguinaire de notre nation, le terme de ta tyrannie est proche: tu ne peux entrer dans notre ville que par les portes du trépas. Je t'annonce que nous sommes bien fortifiés, et assez forts pour sortir de nos murs et te combattre. Si tu te retires, le dauphin, bien accompagné, t'attend pour t'envelopper dans les piéges de la guerre. De tous côtés, autour de toi, sont postés des escadrons pour t'ôter la liberté de fuir; tu ne peux tourner tes pas vers aucun asile que tu ne rencontres partout la mort en face, sûre de sa conquête: partout la pâle destruction t'environne. Dix mille Français ont fait serment de ne pointer leurs canons homicides contre nulle autre tête de chrétien que celle de l'Anglais Talbot. Ainsi, tu es là maintenant plein de vie, héros d'un courage indomptable et invaincu; mais ces paroles que je t'adresse, moi ton ennemi, sont les dernières louanges de ta gloire que tu doives entendre, car avant que ce sable qui commence à couler ait comblé la mesure de cette heure, mes yeux qui te voient en cet instant plein de santé te verront sanglant, pâle et mort. (On entend des tambours au loin.) Écoute, écoute; les tambours du dauphin, de leurs sons prophétiques, font entendre à ton âme effrayée une musique sinistre: les miens vont leur répondre et annoncer ta ruine prochaine.

(Le gouverneur s'en va.)

TALBOT.--Il ne ment point; j'entends l'ennemi.--Holà! quelques cavaliers des mieux montés pour aller reconnaître leurs ailes.--O molle et imprudente discipline! Comment arrive-t-il que nous soyons enfermés et cernés ici de toutes parts? Un petit troupeau de timides daims anglais, qu'environnent une meute de chiens français avides de proie! Eh bien, si nous sommes des daims anglais, plongeons-nous dans le sang: n'allons pas succomber honteusement sous les premiers coups comme un daim affaibli; mais plutôt, tels que des cerfs enragés et au désespoir, retournons contre ces chiens ensanglantés nos redoutables pieds d'airain et forçons ces lâches à se tenir au loin, aboyant autour de nous. Mes amis, que chacun vende sa vie aussi cher que je vendrai la mienne, et ils payeront cher notre chair [15]. Dieu et saint George! Talbot et le bon droit de l'Angleterre! Que nos drapeaux prospèrent dans ce périlleux combat!

(Ils sortent.)

Note 15:[ (retour) ] Toujours le jeu de mots entre deer, daim, et dear, cher, qu'on rend ici par un équivalent qui s'y adapte presque partout.

SCÈNE III

La scène se passe dans les plaines de la Gascogne.

Entre UN MESSAGER qui va au-devant D'YORK, à la tête d'une troupe que précèdent des trompettes.

YORK.--Les agiles espions envoyés pour reconnaître les forces du dauphin sont-ils de retour?

LE MESSAGER.--Oui, milord, et ils annoncent que le dauphin marche vers Bordeaux avec son armée pour combattre Talbot. Ils ont vu encore deux troupes de soldats plus fortes que l'armée du dauphin le joindre sur son passage et marcher avec lui vers Bordeaux.