SUFFOLK.--Prenez courage, mon souverain; gracieux Henri, prenez courage.
LE ROI.--Quoi! c'est milord de Suffolk qui me conseille de prendre courage, lui qui vient de me faire entendre un chant de corbeau dont les sons funèbres ont arrêté en moi les forces vitales; croit-il que la voix joyeuse d'un roitelet qui, du fond d'un sein perfide, viendra me crier courage, pourra chasser le souvenir du son que j'ai d'abord entendu?--Ne cache point ton venin sous des paroles emmiellées.--Ne porte pas tes mains sur moi; éloigne-toi, te dis-je: leur toucher m'épouvante comme le dard du serpent. Sinistre messager, ôte-toi de ma vue; sous tes prunelles s'assied la tyrannie sanguinaire, effrayant le monde de sa hideuse majesté. Ne porte point tes regards sur moi; tes regards assassinent... Mais non, ne t'éloigne pas; viens, basilic, et tue de tes regards l'innocent qui te contemple, car dans les ombres de la mort je trouverai la joie; et vivre, c'est pour moi une double mort, puisque Glocester ne vit plus.
MARGUERITE.--Pourquoi maltraiter ainsi milord Suffolk? Quoique le duc fût son ennemi, il déplore chrétiennement sa mort: et moi-même, quelque inimitié qu'il m'ait montrée, si d'humides larmes, des gémissements qui déchirent le coeur, et si les soupirs qui consument le sang pouvaient le rappeler à la vie, je serais aveuglée par mes pleurs, malade à force de gémissements; mon sang, dévoré par les soupirs, laisserait mes joues pâles comme la primevère, et tout cela pour rendre la vie au noble duc. Et que sais-je de l'opinion que va prendre de moi le monde? On a appris qu'il y avait entre nous peu d'amitié. On pourra soupçonner que c'est moi qui me suis débarrassée du duc: ainsi la calomnie flétrira mon nom, et les cours des princes seront remplies de mon déshonneur. Voilà ce qui me revient de sa mort: malheureuse que je suis! être reine et se voir couronnée d'infamie!
LE ROI.--Ah! malheur à moi d'avoir perdu Glocester! Pauvre infortuné!
MARGUERITE.--Malheur à moi, bien plus à plaindre que lui! Quoi! tu te détournes et caches ton visage! Je ne suis point dégoûtante de lèpre, regarde-moi. Quoi! es-tu donc devenu sourd comme le serpent [15]? Deviens donc venimeux comme lui, et tue ta reine abandonnée. Tout ton bonheur est-il donc renfermé dans la tombe de Glocester? S'il en est ainsi, Marguerite ne fit jamais ta joie. Élève une statue au duc, adore-le, et fais de mon image l'enseigne d'un cabaret. Est-ce donc pour cela que j'ai failli périr sur la mer, deux fois repoussée, par les vents contraires, des rivages de l'Angleterre sur ma terre natale? Que signifiait ce présage, si ce n'est un avertissement des vents bienveillants, qui semblaient me dire: Ne va point chercher un nid de scorpions, ne pose point ton pied sur ce rivage ennemi. Et moi, que faisais-je alors que maudire les vents propices, et celui qui les avait déchaînés de leurs antres d'airain? Je les conjurais de souffler vers les bords chéris de l'Angleterre, ou de jeter la quille de notre bâtiment sur quelque rocher épouvantable. Cependant Éole ne voulut point devenir meurtrier; il te laissa cet odieux emploi. La mer bondissant avec ménagement refusa de m'engloutir, sachant que, sur le rivage, ta dureté devait me noyer dans des larmes aussi amères que ses eaux. Les rochers aigus s'enfoncèrent dans les sables affaissés, et ne voulurent point me briser sur leurs flancs raboteux, afin que ton coeur de pierre, plus insensible qu'eux, fit dans ton palais périr Marguerite. Tandis que l'orage nous repoussait de tes bords, d'aussi loin que je pus apercevoir tes promontoires blanchâtres, je demeurai sur le tillac au milieu de la tempête: et lorsqu'un ciel ténébreux vint dérober à mes yeux avides la vue de ton pays, j'ôtai de mon cou un joyau précieux (c'était un coeur enchâssé dans le diamant), et je le jetai du côté de la terre. La mer le reçut, et je formai le voeu que ton sein pût de même recevoir mon coeur. C'est alors que, perdant de vue la belle Angleterre, j'aurais voulu que mes yeux pussent me quitter avec mon coeur; c'est alors que je les traitai de verres troubles et aveugles, pour n'avoir pas su me conserver la vue des rives désirées d'Albion. Combien de fois ai-je excité Suffolk, l'agent de ta coupable inconstance, à venir, assis près de moi, m'enchanter de ses récits, comme Ascagne égara l'âme de Didon en lui racontant les actions de son père, à partir de l'incendie de Troie? N'ai-je pas été séduite comme elle? N'es-tu pas perfide comme lui? Hélas! je succombe. Meurs, Marguerite, car Henri déplore que tu vives si longtemps.
Note 15:[ (retour) ] Le serpent qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre la voix de l'enchanteur.
(Bruit derrière le théâtre. Entrent Salisbury et Warwick. Le peuple se presse à la porte.)
WARWICK.--Puissant souverain, un bruit se répand que le bon duc Humphroy a été assassiné en trahison, par l'ordre de Suffolk et du cardinal Beaufort. Le peuple, semblable à un essaim irrité qui a perdu son chef, se répand de côté et d'autre, sans s'inquiéter où tombe l'aiguillon. J'ai obtenu qu'ils suspendissent la fureur de leur révolte, jusqu'à ce qu'ils fussent instruits des circonstances de sa mort.
LE ROI.--Que le duc est mort, bon Warwick, il n'est que trop vrai; mais comment il est mort, Dieu le sait, et non pas Henri. Entrez dans sa chambre, voyez son corps inanimé, et faites alors vos conjectures sur sa mort soudaine.
WARWICK.--Oui, je vais y entrer, seigneur. Salisbury, demeure jusqu'à mon retour près de cette multitude emportée.