CLIFFORD.--Maintenant, Richard, que je suis seul avec toi, regarde: voilà la main qui a frappé ton père, et voilà celle qui a tué ton frère Rutland; et voilà le coeur qui triomphe dans la joie de leur mort, et anime ces mains qui ont tué ton frère et ton père, à en faire autant de toi; ainsi, défends-toi.

(Ils combattent. Warwick survient: Clifford prend la fuite.)

RICHARD.--Warwick, choisis-toi quelque autre proie: c'est moi qui veux chasser ce loup jusqu'à la mort.

(Ils sortent.)

SCÈNE V

Une autre partie du champ de bataille.

Alarme. Entre LE ROI HENRI.

LE ROI.--Ce combat offre l'aspect de celui qui se livre au matin, lorsque l'ombre mourante le dispute à la lumière qui s'accroît, à l'heure où le berger, soufflant dans ses doigts, ne peut dire ni qu'il fait jour ni qu'il fait nuit. Tantôt le mouvement de la bataille se porte ici comme une mer puissante forcée par la marée et combattue par les vents; tantôt il se porte là, semblable à cette même mer contrainte par les vents de se retirer; quelquefois les flots l'emportent, puis c'est le vent; tantôt celui-ci a l'avantage, tantôt il passe de l'autre côté; tous deux luttent pour la victoire sein contre sein, et ni l'un ni l'autre n'est vainqueur ni vaincu, tant la balance reste en équilibre dans cette cruelle mêlée. Je veux m'asseoir ici sur cette hauteur; et que la victoire se décide selon la volonté de Dieu! Car ma femme Marguerite, et Clifford aussi, m'ont forcé avec colère de me retirer du champ de bataille, protestant tous deux qu'ils combattent plus heureusement quand je n'y suis pas.--Je voudrais être mort si telle eût été la volonté de Dieu! Car, qu'y a-t il dans ce monde que chagrins et malheurs?--O Dieu! il me semble que ce serait une vie bien heureuse de n'être qu'un simple berger, d'être assis sur une colline, comme je le suis à présent, traçant avec justesse un cadran, et distribuant ses heures, pour y suivre de l'oeil la course des minutes, supputant combien il en faut pour compléter l'heure, combien d'heures composent le jour entier, combien de jours remplissent l'année, et combien d'années peut vivre un mortel. Et ensuite, cet espace une fois connu, faire ainsi la distribution de mon temps; tant d'heures pour mon troupeau, tant d'heures pour prendre mon repos, tant d'heures consacrées à la contemplation, tant d'heures employées aux délassements, tant de jours depuis que mes brebis sont pleines, tant de semaines avant que ces pauvres bêtes mettent bas, tant de mois avant que je tonde leur toison: ainsi, les minutes, les heures, les jours, les semaines, les mois et les années, passés dans l'emploi pour lequel ils ont été destinés, conduiraient doucement mes cheveux blanchis à un paisible tombeau. Ah! quelle vie ce serait là! qu'elle serait douce! qu'elle serait agréable! Le buisson de l'aubépine ne donne-t-il pas un plus doux ombrage aux bergers veillant sur leur innocent troupeau, qu'un dais richement doré n'en donne aux rois, qui craignent sans cesse la perfidie de leurs sujets? Oh! oui, plus doux, mille fois plus doux! Et enfin, le repas grossier qui nourrit le berger, la fraîche et légère boisson qu'il tire de sa bouteille de cuir, son sommeil accoutumé sous l'ombrage d'un arbre brillant de verdure, biens dont il jouit dans la sécurité d'une douce paix, sont bien au-dessus des délicatesses qui environnent un prince, de ses mets éclatant dans l'or de ses coupes, du lit somptueux où repose son corps qu'assiègent les soucis, la défiance et la trahison.

(Alarme. Entre un fils qui a tué son père et qui traîne son cadavre.)

LE FILS.--C'est un mauvais vent que celui qui ne profite à personne.--Cet homme que j'ai tué dans un combat que nous nous sommes livré tous deux, pourrait avoir sur lui quelques couronnes; et moi, qui aurai en ce moment le bonheur de les lui prendre, peut-être avant la nuit les céderai-je avec ma vie à quelque autre, comme ce mort va me les céder. Mais, quel est cet homme?--O Dieu! c'est le visage de mon père que j'ai tué sans le connaître dans la mêlée! ô jours affreux qui enfantent de pareils événements! Moi, j'ai été pressé à Londres où était le roi; et mon père, qui était au service du comte de Warwick, pressé par son maître, s'est trouvé dans le parti d'York; et moi, qui ai reçu de lui la vie, c'est ma main qui l'a privé de la sienne!--Pardonnez-moi, mon Dieu! Je ne savais pas ce que je faisais! Et toi, mon père, pardon! Je ne t'ai pas reconnu. Mes larmes laveront ces plaies sanglantes; et je ne prononcerai plus une parole avant de les avoir laissées couler à leur plaisir.