LE ROI.--O spectacle de pitié! O jours sanglants! lorsque les lions sont en guerre, et combattent pour se disputer un antre, les pauvres innocents agneaux sont victimes de leur inimitié.--Pleure, malheureux, je te seconderai, larme pour larme, et, semblables à la guerre civile, que nos yeux soient aveuglés de larmes, et que nos coeurs éclatent surchargés de maux!
(Entre un père qui a tué son fils, portant le corps dans ses bras.)
LE PÈRE.--Toi qui t'es si opiniâtrement défendu contre moi, donne-moi ton or, si tu en as; car je l'ai bien acheté au prix de cent coups.--Mais voyons.--Sont-ce là les traits de mon ennemi? Ah! non, non, non, c'est mon fils unique!--O mon enfant! s'il te reste encore quelque souffle de vie, lève les yeux sur moi, et vois, vois quelle ondée excitée par les orageux tourbillons de mon coeur se répand sur tes blessures, dont la vue tue mes yeux et mon coeur. Quelles méprises cruelles, meurtrières, coupables, désordonnées, contre nature, engendre chaque jour cette guerre mortelle! O Dieu! prends pitié de ce temps misérable! O mon fils! ton père t'a donné le jour trop tôt, et t'a trop récemment ôté la vie.
LE ROI.--Malheurs sur malheurs! douleurs qui surpassent les douleurs ordinaires! Oh! que mon trépas pût mettre fin à ces lamentables scènes! O miséricorde, miséricorde! ciel pitoyable, miséricorde! Je vois sur son visage les fatales enseignes de nos deux maisons en querelle, la rose rouge et la rose blanche: son sang vermeil ressemble parfaitement à l'une; ses joues pâles me présentent l'image de l'autre. Que l'une de vous se flétrisse donc, et que l'autre fleurisse! tant que vous vous combattrez, des milliers de vies vont se flétrir.
LE FILS.--Comme ma mère va m'en dire sur la mort de mon père, sans pouvoir jamais s'apaiser!
LE PÈRE.--Quelle mer de larmes va répandre ma femme sur le meurtre de son fils, sans pouvoir jamais se consoler!
LE ROI.--Comme le pays, en voyant ces malheurs, va prendre en haine son roi sans pouvoir en revenir!
LE FILS.--Fut-il jamais un fils aussi affligé de la mort de son père?
LE PÈRE.--Fut-il jamais un père qui déplorât autant la mort de son fils?
LE ROI.--Fut-il jamais un roi si malheureux des maux de ses sujets? Votre douleur est grande, mais la mienne est dix fois plus grande encore.