CÉSAR.—César leur fera-t-il porter un mensonge? Ai-je étendu si loin mon bras et mes conquêtes, pour craindre de dire la vérité à quelques barbes grises?—Décius, allez leur dire que César ne veut pas y aller.
DÉCIUS.—Très-puissant César, faites-moi connaître quelques-unes de vos raisons, de peur qu'on ne me rie au nez quand je leur rendrai ce discours.
CÉSAR.—La raison est dans ma volonté: je n'y veux pas aller; c'en est assez pour satisfaire le sénat. Mais, pour votre satisfaction particulière et parce que je vous aime, je vous dirai que c'est Calphurnia que voilà, ma femme, qui me retient ici. Elle a rêvé cette nuit qu'elle voyait ma statue, semblable à une fontaine, verser du sang tout pur par cent tuyaux. Plusieurs Romains vigoureux venaient en souriant baigner leurs mains dans ce sang. Elle prend tout cela pour des avis et des présages de maux imminents; et, à genoux, elle m'a conjuré de demeurer aujourd'hui chez moi.
DÉCIUS.—Ce songe est interprété à contre-sens: c'est une vision heureuse et favorable. Votre statue jetant par un grand nombre de tuyaux du sang dans lequel tant de Romains se baignent en souriant signifie que l'illustre Rome va recevoir de vous un sang qui la ranimera, et que, parmi les hommes magnanimes, il y aura empressement à en être teint, à en obtenir quelque marque, quelque empreinte sacrée qui les fasse reconnaître[33]; et voilà ce que signifie le songe de Calphurnia.
Note 33:[ (retour) ]
Voltaire paraît n'avoir pas remarqué le sens caché de ces paroles qui font évidemment allusion au projet de meurtre. Il traduit ainsi:
Par vous Rome vivifiée
Reçoit un nouveau sang et de nouveaux destins.
CÉSAR.—Vous en avez ainsi très-bien expliqué le sens.
DÉCIUS.—Vous le verrez quand vous aurez entendu ce que j'ai à vous dire. Sachez maintenant que le sénat a résolu de décerner aujourd'hui une couronne au puissant César: si vous envoyez dire que vous ne voulez pas vous y rendre, les esprits peuvent changer. D'ailleurs il s'en pourrait faire quelques plaisanteries, et l'on traduirait ainsi votre message: «Que le sénat se sépare; ce sera pour une autre fois, quand la femme de César aura fait de meilleurs rêves.» Si César se cache, ne se diront-ils pas à l'oreille: «Voyez, César a peur?» Pardonnez-moi, César; c'est mon tendre, mon bien tendre zèle pour votre fortune, qui me commande de vous parler ainsi; et la raison est ici dans l'intérêt de mon affection.
CÉSAR.—Que vos terreurs semblent absurdes maintenant, Calphurnia! J'ai honte d'y avoir cédé. Qu'on me donne ma robe; je veux aller au sénat. (Entrent Publius, Brutus, Ligarius, Métellus, Casca, Trébonius et Cinna.)—Et voyez, Publius vient ici me chercher.
PUBLIUS.—Bonjour, César.
CÉSAR.—Soyez le bienvenu, Publius. Quoi! Brutus aussi sorti de si bonne heure! Bonjour, Casca. Caïus Ligarius, jamais César ne fut autant votre ennemi que cette fièvre qui vous a ainsi maigri.—Quelle heure est-il?