BAPTISTA.--Mille remerciements, seigneur Gremio; vous êtes le bienvenu, bon Cambio.--(A Tranio.) Mais vous, mon aimable seigneur, vous m'avez l'air d'un étranger: serait-il indiscret de vous demander ce qui vous amène dans notre ville?
TRANIO.--Daignez m'excuser, monsieur; c'est moi qui ai l'indiscrétion, étant étranger dans cette ville, de me présenter comme un adorateur de votre fille, la belle et vertueuse Bianca; et je n'ignore pas la ferme résolution que vous avez prise de pourvoir sa soeur la première. Toute la grâce que je vous demande, c'est qu'après avoir appris quelle est ma famille, vous daigniez me souffrir parmi les rivaux qui la recherchent, et me permettre l'accès et la faveur que vous accordez à tous les autres. Et, pour l'éducation de vos filles, j'ose vous offrir ce simple instrument, et cette petite collection de livres grecs et latins: si vous voulez bien les accepter, ils deviendront d'un grand prix[21].
Note 21: On sait que du temps d'Élisabeth les femmes apprenaient les langues mortes, et la reine était elle-même versée dans les études classiques.
BAPTISTA.--Lucentio est votre nom? De quel pays, je vous prie?
TRANIO.--De Pise, monsieur; je suis le fils de Vincentio.
BAPTISTA.--Un homme considérable de Pise! je le connais très-bien de réputation. Vous êtes le bienvenu, monsieur. (A Hortensio.) Prenez le luth, (A Lucentio) et vous, ce paquet de livres: vous allez voir vos élèves dans l'instant. (Il appelle.) Holà, quelqu'un! (Paraît un domestique.) Allons, drôle, conduis ces messieurs à mes filles, et dis-leur à toutes deux que ce sont leurs maîtres; recommande-leur de les bien traiter. (Le domestique sort, conduisant Hortensio, Lucentio et Biondello.) Nous allons faire un tour de promenade dans le verger, et ensuite nous irons dîner.... Vous êtes les bienvenus.... de tout mon coeur... et je vous prie tous d'en être bien persuadés.
PETRUCHIO.--Seigneur Baptista, mon affaire exige de la célérité, et je ne puis venir tous les jours faire ma cour. Vous avez bien connu mon père, et en lui vous me connaissez, moi son fils, qu'il a laissé seul héritier de toutes ses terres et de tous ses biens, que j'ai plutôt améliorés que diminués; ainsi, dites-moi, si je gagne l'amour de votre fille, quelle dot me donnerez-vous avec elle?
BAPTISTA.--Après ma mort, la moitié de mes terres, et dès à présent, vingt mille écus.
PETRUCHIO.--Et moi, en retour de cette dot, je lui assurerai pour douaire, dans le cas où elle me survivrait, toutes mes terres et rentes quelconques. Ainsi, dressons entre nous ces articles, afin qu'on remplisse des deux parts ces engagements.
BAPTISTA.--Oui, quand le point principal sera obtenu, c'est-à-dire l'amour de ma fille: car tout dépend de là.