TRANIO.--Tu es un brave garçon: tiens, voilà pour boire.--J'aperçois Baptista. (Au pédant.) Arrangez votre visage, monsieur. (Entrent Baptista et Lucentio.) Signor Baptista, nous vous rencontrons fort à propos.--(Au pédant.) Monsieur, voilà l'honnête homme dont je vous ai parlé. Je vous en conjure, soyez, en ce moment, un bon père pour moi: donnez-moi Bianca pour mon patrimoine,
LE PÉDANT.--Doucement, mon fils.--(A Baptista.) Monsieur, veuillez m'entendre. Étant venu à Padoue pour recueillir quelques sommes qui me sont dues, mon fils Lucentio m'a instruit d'une grande affaire d'amour entre votre fille et lui; et d'après le bien que j'entends dire de vous, et l'amour que mon fils porte à votre fille, et celui qu'elle a pour lui... Afin de ne pas le tenir plus longtemps en suspens, je consens, en bon et tendre père, à faire ce mariage; et si le parti ne vous déplaît pas plus qu'à moi, monsieur, après quelques conventions, vous me trouverez tout prêt et volontiers disposé à donner à cette alliance un plein consentement, car je n'y regarderai pas de si près avec vous, signor Baptista, dont j'entends parler si avantageusement.
BAPTISTA,--Monsieur, daignez m'excuser dans ce que je vais vous dire.--Votre franchise et votre brièveté me plaisent: il est très-vrai que votre fils Lucentio aime ma fille, et qu'il est aimé d'elle; ou bien tous les deux dissimulent profondément leurs sentiments; en conséquence, dites seulement un mot, dites que vous en userez avec votre fils comme un bon père, et que vous assurerez à ma fille un douaire suffisant, et le marché est conclu, tout est dit. Votre fils aura ma fille de mon plein consentement.
TRANIO.--Je vous rends grâces, monsieur.--Allons, où jugez-vous qu'il faut nous aller fiancer, et qu'on pourra passer le contrat qui doit assurer les engagements mutuels des parties?
BAPTISTA.--Pas dans ma maison, Lucentio, car vous savez que les cruches ont des oreilles, et que j'ai une foule de domestiques. D'ailleurs le vieux Gremio est toujours aux aguets, et nous pourrions bien nous voir interrompus et traversés.
TRANIO.--Eh bien! ce sera à mon hôtel, si vous le trouvez bon, monsieur. C'est là que loge mon père, et là, nous arrangerons l'affaire ce soir entre nous à l'amiable. Envoyez chercher votre fille par votre domestique que voilà; le mien ira chercher le notaire dans l'instant: le malheur est que, faute d'être prévenu, vous ferez probablement maigre chère chez moi.
BAPTISTA--Cela m'est égal.--(A Lucentio.) Cambio, allez au logis, et dites à Bianca de s'habiller promptement; et si vous voulez, dites-lui ce qui se passe: dites-lui que le père de Lucentio est arrivé à Padoue, et comment il est tout à fait probable qu'elle sera la femme de Lucentio.
LUCENTIO.--Je prie les dieux qu'elle le devienne; oh! de tout mon coeur.
(Il sort.)
TRANIO.--Ne t'amuse point avec les dieux, mais pars vite.--Seigneur Baptista, vous montrerai-je le chemin? Vous serez le bienvenu; un seul plat fera toute votre chère, mais enfin venez, nous nous en dédommagerons à Pise.