LXXXV.--«Comme les flots d'un océan orageux, ils se réunissent pour lutter contre le rocher de ton coeur, qui menace d'un naufrage, et pour l'adoucir, s'ils peuvent par leur mouvement continuel; car les pierres dissoutes se convertissent en eau. Oh! si tu n'es pas plus dur qu'une pierre, laisse-toi pénétrer par mes larmes et sois compatissant! La douce pitié traverse une porte de fer.

LXXXVI.--«J'ai cru recevoir Tarquin en te recevant; as-tu pris sa ressemblance pour le déshonorer? Je me plains à toute l'armée du ciel; tu outrages son honneur, tu dégrades son nom royal, tu n'es point ce que tu sembles, ou tu ne ressembles pas à ce que tu es, un roi, un dieu; car les rois comme les dieux devraient tout gouverner.

LXXXVII.--«Quelle sera donc ta honte dans ta vieillesse puisque déjà tu montres tant de vices dans ton printemps! Que n'oseras-tu pas quand tu seras roi, si tu oses tant maintenant que tu n'as que l'espérance de l'être! Oh! souviens-toi que puisque aucun outrage commis par un vassal ne peut être effacé, les mauvaises actions des rois ne sauraient être ensevelies dans le silence.

LXXXVIII.--«Ce forfait fera qu'on ne t'aimera plus que par crainte, les monarques heureux sont craints par amour. Tu seras forcé de tolérer les coupables quand ils te prouveront que tu l'es comme eux. Ne serait-ce qu'à cause de cela, retire-toi, car les princes sont le miroir, l'école, le livre où les yeux des sujets voient, apprennent et lisent.

LXXXIX.--«Voudrais-tu être l'école à laquelle s'instruira la débauche? souffriras-tu qu'elle lise en toi ses honteuses leçons? consentiras-tu à être le miroir où elle verra une autorité pour ses attentats et une garantie contre le blâme? Pour donner par ton nom un privilége au déshonneur tu préfères les reproches à la louange immortelle, et tu fais de ta bonne réputation une vile entremetteuse.

XC.--«As-tu la puissance? Au nom de celui qui te l'a donnée, soumets tes désirs rebelles; ne tire point l'épée pour protéger l'iniquité, car elle t'a été remise pour en détruire l'engeance. Comment pourras-tu remplir tes devoirs de roi lorsque, prenant modèle sur ton exemple, le crime pourra dire que c'est toi qui lui as enseigné à devenir criminel.

XCI.--«Ah! quel dégradant spectacle ce serait de reconnaître ton crime dans un autre! Les fautes des hommes sont rarement évidentes pour eux; leur partialité étouffe leurs transgressions: ton forfait te semblerait digne de mort dans ton frère. Oh! quelle est l'infamie de ceux qui détournent les yeux de leurs propres attentats!

XCII.--«C'est vers toi, vers toi que se tournent mes mains suppliantes, elles te conjurent de résister aux séductions de tes désirs. J'implore le retour de ta dignité bannie; rappelle-la, et sache retirer les pensées qui te flattent: sa noble générosité emprisonnera le perfide désir, dissipera le nuage qui obscurcit tes yeux trompés, afin que tu reconnaisses ta situation, et que tu aies pitié de la mienne.»

XCIII.--«Cesse, lui répond Tarquin; l'indomptable torrent de mes désirs ne fait que croître par ces retards. De faibles lumières sont bientôt éteintes; de grands feux résistent au vent, qui ne fait qu'augmenter leur fureur. Des petits ruisseaux qui payent leur tribut journalier à leur amère souveraine ajoutent à ses eaux, mais n'en changent point le goût.»

XCIV.--«Tu es, lui dit Lucrèce, un océan, un roi souverain, et dans ton vaste empire se répandent la noire luxure, le déshonneur, la honte, le dérèglement, qui cherchent à souiller les flots de ton sang. Si toutes ces faibles sources de mal changent ta vertu, la mer est jetée dans la boue d'un bourbier, quand la vase devrait se perdre dans la mer.