LXXV.--«De sorte que ton époux deviendra un objet de mépris pour tous ceux qui le verront. Tes parents baisseront la tête sous le coup du dédain, et tes enfants seront souillés par le titre de bâtards. Toi-même, auteur de leur honte, tu iras à la postérité dans des chansons qui raconteront ton infamie.
LXXVI.--«Mais, si tu me cèdes, je reste ton ami secret, une faute inconnue est comme une pensée non accomplie. Un peu de mal fait dans un but grand et utile est permis, et légitime en bonne politique. La plante vénéneuse est quelquefois distillée en un composé innocent, et son application a des effets salutaires.
LXXVII.--«Pour l'amour de ton époux et de tes enfants, accorde-moi ce que je demande, ne leur lègue point une honte impossible à effacer, une souillure éternelle pire que les défauts du corps que l'homme apporte en naissant. Car ceux-ci ne sont que la faute de la nature et ne causent point d'infamie.»
LXXIII.--A ces mots il se relève et s'arrête un moment, en fixant sur Lucrèce l'oeil mortel d'un basilic, tandis qu'elle, image de la chaste piété et telle qu'une biche blanche serrée par des griffes meurtrières dans un désert où il n'y a point de loi, implore la bête féroce qui ne connaît aucune compassion, et n'obéit qu'à son odieux appétit.
LXXIX.--Voyez quand un nuage noir menace le monde, cachant dans ses vapeurs sombres les monts ambitieux; si quelque douce brise sort du sein obscur de la terre, son souffle écarte ces vapeurs dont il empêche momentanément la chute en les divisant. De même le profane empressement de Tarquin arrête les paroles de Lucrèce, et le farouche Pluton approuve tandis qu'Orphée joue de sa lyre.
LXXX.--Cependant, semblable à un chat, rôdeur de nuit, Tarquin ne fait que jouer avec la faible souris qui reste tremblante entre ses griffes. Sa tristesse nourrit sa fureur de vautour, gouffre immense que rien ne parvient à combler. Son oreille accueille ses prières, mais son coeur ne se laisse pas pénétrer par ses plaintes. Les larmes endurcissent la concupiscence quoique la pluie amollisse le marbre.
LXXXI.--Les yeux de Lucrèce qui demandent pitié sont douloureusement fixés sur son front inexorable et sourcilleux; sa modeste éloquence est mêlée de soupirs qui ajoutent plus de grâce à ses paroles. Elle interrompt souvent sa phrase, souvent la voix lui manque, et elle est obligée de recommencer.
LXXXII.--Elle le conjure par le grand Jupiter, par la chevalerie, par son noble rang, et par le serment de la douce amitié, par ses larmes et par l'amour de son époux, par les saintes lois de l'humanité et la foi commune, par le ciel, la terre et toutes leurs puissances; elle le conjure de se retirer dans le lit que l'hospitalité lui accorde, et d'écouter l'honneur plutôt qu'un coupable désir.
LXXXIII.--«Ah! lui dit-elle, pourrais-tu bien récompenser l'hospitalité par un si noir outrage? ne souille pas la source qui a calmé ta soif, ne gâte point ce qui ne saurait être réparé, renonce à ton but criminel avant de tirer ton coup. Ce n'est pas un archer loyal, celui qui tend son arc pour frapper une jeune biche.
LXXXIV.--«Mon époux est ton ami, épargne-moi par amour pour lui; toi, tu es prince, par amour pour toi-même laisse-moi. Je suis faible; ne me rends point victime d'un piége; tu ne ressembles point à la perfidie, ne me trompe donc pas; mes soupirs, tels que des tourbillons, s'efforcent de te chasser; si jamais mortel fut touché de la douleur d'une femme, sois touché de mes larmes, de mes soupirs et de mes sanglots.