LXV.--Figurez-vous quelqu'un réveillé au milieu de la nuit par un rêve effrayant, et qui croit avoir vu un esprit hideux, dont le farouche aspect fait frissonner tous ses membres; quelle n'est pas sa terreur! Mais Lucrèce, plus malheureuse, et troublée dans son sommeil, voit réellement ce qui serait terrible même en supposition.

LXVI.--Accablée, confondue par mille terreurs, elle reste tremblante comme l'oiseau blessé qui expire. Elle n'ose regarder; cependant, en ouvrant à demi ses yeux, elle voit apparaître des fantômes hideux qui passent devant elle. De telles ombres sont les impostures d'un faible cerveau, qui, fâché que les yeux fuient devant la lumière, les épouvante dans les ténèbres par des spectacles plus affreux.

LXVII.--La main de Tarquin demeure sur la gorge de Lucrèce. (Cruel bélier, d'ébranler un semblable rempart d'ivoire!) Il sent son coeur épouvanté (pauvre citoyen!) se soulever et puis retomber, et heurter son sein qui vient frapper la main du ravisseur. Ces mouvements excitent sa rage. Plus de pitié; il va faire la brèche et entrer dans cette belle ville.

LXVIII.--D'abord, telle qu'une trompette, sa langue commence à sonner un pourparler. Elle s'adresse à son ennemi timide, qui lève par-dessus des draps blancs son menton plus blanc encore, pour demander la raison de cette alarme imprévue, ce que Tarquin cherche à expliquer par des gestes muets; mais Lucrèce redouble ses ardentes supplications, et veut savoir quels sont les motifs de son attentat.

LXIX.--Tarquin répond: «La couleur de ton teint qui fait pâlir de dépit le lis lui-même et rougir la rose éclipsée par cet incarnat répondra pour moi, et dira mon tendre aveu. C'est sous les couleurs de cet étendard que je suis venu escalader ton fort non encore conquis; la faute en est à toi, ce sont tes yeux qui t'ont trahie eux-mêmes.

LXX.--«Si tu veux me faire des reproches, je t'objecterai que c'est ta beauté qui t'a tendu un piége cette nuit où tu dois te résigner à subir ma volonté. Je t'ai choisie pour mon plaisir sur la terre; c'est de tout mon pouvoir que j'ai cherché à vaincre mes désirs; mais à peine les réprimandes et la raison les avaient étouffés, que l'éclat de ta beauté les faisait renaître.

LXXI.--«Je vois toutes les difficultés que m'attirera mon entreprise. Je sais que des épines défendent la jeune rose; je m'attends à trouver le miel gardé par un aiguillon. La réflexion m'a représenté tout cela; mais le désir est sourd et n'écoute pas de sages amis. Il n'a des yeux que pour contempler la beauté et adorer ce qu'il voit, en dépit des lois et du devoir.

LXXII.--«J'ai pesé dans mon âme l'outrage, la honte et les chagrins que je puis causer; mais rien ne peut contenir le cours de la passion, ni arrêter sa fureur entraînante. Je sais que les larmes du repentir, les reproches, le mépris et la haine mortelle suivront le crime, mais je veux aller au-devant de ma propre infamie.»

LXXIII.--Il dit et agite son épée romaine, qui, semblable à un faucon planant dans les airs, couvre sa proie de l'ombre de ses ailes, et de son bec recourbé la menace de mort si elle veut prendre l'essor. De même sous le glaive terrible, l'innocente Lucrèce écoute en tremblant les paroles de Tarquin, comme les oiseaux timides écoutent les sonnettes du faucon.

LXXIV.--«Lucrèce, continue-t-il, il faut que cette nuit je jouisse de toi; si tu me refuses, la force m'ouvrira la voie; car c'est dans ton lit que j'ai l'intention de te détruire; j'égorge ensuite un de tes vils esclaves pour t'ôter l'honneur avec la vie, et je le place dans tes bras morts, jurant que je l'ai tué en te surprenant à l'embrasser.