LV.--O que ne périrent-ils dans leur sombre prison! ils auraient vu alors le terme de leur crime, et Collatin aurait pu encore reposer tranquille à côté de Lucrèce dans sa couche non souillée. Mais ils s'ouvriront pour détruire cette union bénie et aux saintes pensées. Lucrèce devra sacrifier à leur vue son bonheur, sa vie et son plaisir dans ce monde.
LVI.--Sa main de lis est sous sa joue de rose, privant d'un baiser légitime le coussin affligé, qui semble se partager en deux et se soulever de chaque côté pour atteindre son bonheur. Entre ces deux collines, la tête de Lucrèce est comme ensevelie, telle qu'un saint monument placé là pour être admiré par des yeux profanes.
LVII.--Son autre main si blanche était hors du lit, sur la couverture verte; par sa parfaite blancheur, elle ressemblait à une marguerite d'avril sur le gazon humide des perles de la rosée. Tels que des soucis, ses yeux avaient abrité leur éclat, et reposaient dans les ténèbres jusqu'à ce qu'ils pussent s'ouvrir pour embellir le jour.
LVIII.--Ses cheveux, comme des fils d'or, jouaient avec son souffle. O modestes voluptés! ô voluptueuse modestie! ils montraient le triomphe de la vie dans le sein de la mort et déployaient les couleurs sombres de la mort dans l'absence passagère de la vie. L'une et l'autre se prêtaient tant de charmes dans ce sommeil, qu'on eût dit qu'il n'y avait entre elles aucune rivalité, mais que la vie vivait dans la mort, et la mort dans la vie.
LIX.--Ses deux seins ressemblaient à des globes d'ivoire entourés d'un cercle bleu, c'étaient deux mondes vierges et non conquis; ne connaissant d'autre joug que celui de leur seigneur à qui leurs serments étaient fidèles. Ces mondes inspirent une nouvelle ambition à Tarquin; tel qu'un odieux usurpateur, il va tenter de faire descendre de ce beau trône le possesseur légitime.
LX.--Que pouvait-il voir qui ne fût digne d'être admiré? qu'admirait-il qui n'enflammât son désir? tout ce qu'il contemple le fait délirer d'amour, et sa passion fatigue même sa vue ravie; il admire avec plus que de l'admiration ses veines d'azur, sa peau d'albâtre, ses lèvres de corail, et la fossette de son menton blanc comme la neige.
LXI.--Comme le lion farouche caresse sa proie quand sa faim cruelle est satisfaite par la victoire, de même Tarquin reste penché sur cette âme endormie, calmant par la contemplation sa rage amoureuse qu'il contient sans la dissiper; car, étant si près d'elle, ses yeux retenus un moment soulèvent encore plus violemment ses veines.
LXII.--Celles-ci sont comme des esclaves acharnés au pillage, vassaux cruels dont les exploits sont odieux, qui se plaisent dans le meurtre et le viol, sans égard pour les larmes des enfants et les gémissements des mères: elles s'enflent dans leur orgueil, attendant la charge; bientôt son coeur palpitant donne le signal du combat, et leur dit d'agir suivant leur désir.
LXIII.--Son coeur, qui bat comme un tambour, encourage son oeil brûlant, son oeil confie l'attaque à sa main; sa main, fière de cette dignité, et fumant d'orgueil, va se poster sur la gorge nue de Lucrèce, centre de tous ses domaines; à peine l'a-t-elle escaladée, que les rangs des veines d'azur abandonnent leurs tourelles pâles et sans défense.
LXIV.--Elle se rendent dans le paisible cabinet où dort leur reine chérie, lui disent qu'elle est assiégée par un terrible ennemi, et l'épouvantent par leurs cris confus; elle, très-étonnée, ouvre ses yeux fermés, qui, en apercevant le tumulte, sont obscurcis et domptés par sa torche enflammée.