CV.--Agité de cette pensée, Tarquin s'esquive dans les ténèbres de la nuit, vainqueur captif pour qui la victoire est funeste. Il emporte une blessure que rien ne guérit, une cicatrice qui restera malgré la guérison, laissant la victime désolée. Lucrèce est accablée du poids du crime qu'il laisse derrière lui, et lui du fardeau d'une âme coupable.
CVI.--Tarquin, comme un loup ravisseur, s'éloigne furtivement. Elle, comme un agneau fatigué, reste étendue, presque sans souffle. Il se hait pour son attentat; désespérée, elle déchire son beau corps de ses propres mains. Il part effrayé, et couvert de la sueur du crime. Elle reste, poussant des cris de douleur profonde pendant cette fatale nuit; il fuit, regrettant le court plaisir qui ne lui laisse que dégoût.
CVII.--Il part pénitent, accablé. Elle demeure abandonnée et sans espoir. Dans sa hâte, il soupire après la clarté du matin; elle voudrait ne plus voir le jour. «Pendant le jour, dit-elle, les écarts de la nuit se révèlent, et mes yeux sincères n'ont jamais appris à masquer mes torts par un regard dissimulé.
CVIII.--«Ils croient que tous les yeux peuvent voir le déshonneur qu'ils aperçoivent eux-mêmes, c'est pourquoi ils voudraient rester dans l'obscurité pour tenir caché mon outrage, car ils se trahiront par leurs larmes; et, comme l'eau qui ronge l'acier, ils graveront sur mes joues la honte irréparable que je ressens.»
CIX.--Ici elle accuse le repos et le sommeil, condamnant ses yeux à être désormais aveugles. Elle réveille son coeur en frappant sur son sein, et lui dit d'aller chercher un autre asile plus pur et plus digne de lui. Rendue folle par l'excès de sa douleur, elle exhale en ces mots ses plaintes contre les secrets de la nuit:
CX.--«O nuit ennemie de la paix du coeur! image de l'enfer, sombre registre de la honte, obscur théâtre de meurtres tragiques, vaste chaos qui cache les crimes, nourrice des outrages, entremetteuse couverte d'un manteau! asile d'infamie, caverne affreuse de la mort, conspirateur à voix basse, liguée avec la trahison et le viol.
CXI.--«Nuit abhorrée, nuit aux ténébreuses vapeurs! puisque tu es complice de mon crime irréparable, rassemble tes brouillards pour attaquer l'aube matinale et faire la guerre au cours réglé du temps! ou si tu souffres que le soleil s'élève jusqu'à sa hauteur accoutumée avant qu'il retourne à son humide couche, ceins sa tête d'or de nuages empoisonnés.
CXII.--«Corromps l'air du matin avec des exhalaisons fétides; par leur haleine empestée, souille la vie de la pureté, beauté par excellence, avant que Phébus arrive à sa halte de midi; et que tes vapeurs marchent en rangs si serrés, que dans leurs ombres brumeuses sa lumière étouffée s'éclipse au milieu de sa course et cause une nuit perpétuelle.
CXIII.--«Si Tarquin était la nuit comme il est le fils de la nuit, il outragerait la reine au diadème d'argent; ses nymphes étincelantes aussi (violées par lui) n'oseraient plus se montrer sur le sein noir de la nuit. J'aurais, par ce moyen, des compagnes de douleur. Des malheurs partagés sont plus doux à supporter, de même que des pèlerins font route ensemble pour abréger leur pèlerinage.
CXIV.--«Maintenant je n'ai personne qui puisse rougir avec moi, se croiser les bras, pencher humblement la tête, se voiler le front et cacher son infamie. Mais moi seule je suis condamnée à gémir arrosant la terre de larmes amères, mêlant des sanglots à mes plaintes, des gémissements à mes douleurs, gages cruels d'un éternel désespoir.