CXV.--«O nuit! fournaise dont la fumée est sanglante, ne permets pas que le jour jaloux voie ce visage qui sous ton noir manteau a été livré à la dégradation de l'impudicité. Garde possession de ton sombre empire, afin que les fautes commises sous ton règne puissent également être ensevelies sous tes ombres.

CXVI.--«Ne m'expose pas au jour médisant, sa lumière montrera gravée sur mon front l'histoire des outrages faits à la douce chasteté, et la violation impie des saints serments de l'hymen. Oui, jusqu'à l'ignorant qui ne sait pas lire tous verront dans mes regards ma honteuse disgrâce.

CXVII.--«Pour apaiser les cris de son enfant, la nourrice lui racontera mon histoire, et fera peur du nom de Tarquin à son nourrisson qui pleure. L'orateur, pour orner son discours, associera mon infamie à celle de Tarquin; les ménestrels, pour reconnaître l'hospitalité, chanteront mon infortune et diront maintenant que je n'ai personne.

CXVIII.--«Que mon beau nom, que ma réputation reste sans tache pour l'amour de mon cher Collatin: si elle devient un sujet de calomnie, les branches d'une autre tige sont aussi viciées et une honte non méritée s'attachera à son nom qui est aussi pur de la tache imposée au mien que j'étais pure moi-même hier encore pour Collatin.

CXIX.--«O honte inaperçue! disgrâce invisible; blessure non sentie, cicatrice déshonorante! le mépris est imprimé sur le front de Collatin, et l'oeil de Tarquin peut reconnaître de loin la blessure qu'il a reçue pendant la paix, non à la guerre. Hélas! qu'il y a de gens qui portent ces marques honteuses que chacun ignore excepté celui qui les a faites!

CXX.--«Collatin, si ton honneur est fondé sur moi, il m'a été arraché par un assaut irrésistible. Mon miel est perdu, je ne suis plus qu'une abeille semblable à un frelon. Il ne me reste plus aucune des perfections de mon côté, je suis dépouillée par un outrageant larcin: dans ta faible ruche s'est introduite une guêpe errante qui a dévoré le miel gardé par ta chaste abeille.

CXXI.--«Cependant ne suis-je pas innocente du naufrage de ton honneur! c'est en ton honneur que je l'ai accueilli; venant de ta part, pouvais-je le renvoyer? c'eût été un déshonneur que de le rejeter. Bien plus, il s'est plaint de lassitude et il a parlé de vertu! O forfait imprévu! combien la vertu est profanée dans un tel démon!

CXXII.--«Pourquoi le ver s'introduit-il dans le bouton vierge? pourquoi l'odieux coucou pond-il ses oeufs dans les nids du passereau? pourquoi les crapauds empoisonnent-ils les sources pures, par une vase envenimée? pourquoi une démence tyrannique se cache-t-elle dans des seins pleins de douceur? pourquoi les princes violent-ils leurs devoirs? Mais il n'est pas de perfection si absolue que quelque impureté ne la souille.

CXXIII--«Le vieillard qui entasse son or est tourmenté de crampes, de la goutte et de douloureuses incommodités. A peine a-t-il des yeux pour voir son trésor: mais, comme le malheureux Tantale, il maudit l'insuffisance de ses sens, n'ayant d'autre plaisir de ses richesses que la douloureuse pensée qu'elles ne peuvent guérir ses maux.

CXXIV.--«Il les possède quand il n'en peut jouir et il les laisse à ses jeunes fils qui dans leur orgueil se hâtent de les prodiguer. Leur père était trop faible, ils sont trop forts pour conserver longtemps cette fortune à la fois maudite et bénie. Les douceurs que nous désirons s'aigrissent et deviennent amères au moment même où elles nous sont accordées.