XXV.--C'est maintenant que ce prince débauché s'élance de son lit, et jette brusquement son manteau sur son bras, follement agité par le désir et la crainte. Le désir le flatte d'un ton doucereux, la crainte lui prédit malheur; mais la simple crainte, séduite par les charmes impurs de la luxure, se retire battue par la violence du désir insensé.
XXVI.--Il frappe doucement son épée sur un caillou pour tirer de la froide pierre des étincelles de feu, dont il allume une torche qui va servir d'étoile à ses yeux impudiques; ensuite il parle en ces termes à la flamme: «De même que j'ai forcé ce feu à sortir de cette pierre, il faut que je force Lucrèce à céder à mon désir.»
XXVII.--Ici, pâle de crainte, il réfléchit aux dangers de sa coupable entreprise, et discute dans le secret de son coeur les malheurs qui peuvent s'ensuivre; et puis, d'un regard plein de dédain, il méprise l'armure nue de la débauche, et adresse ces justes reproches à ses injustes pensées.
XXVIII.--«Torche brillante, consume ta clarté, ne la prête pas pour noircir celle dont l'éclat surpasse le tien; profanes pensées, mourez avant de salir de votre infamie ce qui est divin; offrez un encens pur sur un si pur autel; que l'humanité abhorre un forfait qui souille la fleur modeste de l'amour, blanche comme la neige.
XXIX.--«Honte à la chevalerie et aux armes étincelantes! déshonneur au tombeau de ma famille! acte impie qui comprend tous les attentats! Un brave guerrier être l'esclave d'une tendre passion! La véritable valeur devrait se respecter elle-même. Oh! mon crime sera si vil et si lâche qu'il restera gravé sur mon front.
XXX.--«Oui, j'aurai beau mourir, le déshonneur me survivra, et sera une tache sur l'or de ma cotte d'armes. Le héraut trouvera quelque honteux écusson pour attester ma folle passion, si bien que mes enfants, déshonorés par ce souvenir, maudiront mes cendres, et ne croiront pas être coupables en souhaitant que leur père n'eût jamais existé.
XXXI.--«Qu'est-ce que je gagne, si j'obtiens ce que je cherche? un rêve, un souffle, un plaisir fugitif qui achète la joie d'une minute pour gémir une semaine, ou qui vend l'éternité pour acquérir une bagatelle? Quel est celui qui, pour une douce grappe, voudrait détruire la vigne; ou quel est le mendiant insensé qui, pour toucher seulement une couronne, consentirait à se laisser frapper à mort par le sceptre?
XXXII.--«Si Collatin rêve de mon intention, ne se réveillera-t-il pas; et dans sa fureur désespérée n'accourra-t-il pas ici pour prévenir ma honteuse entreprise, ce siége qui menace son hymen, cette tache pour la jeunesse, cette douleur pour le sage, cette vertu mourante, cette honte éternelle, et ce crime suivi d'un blâme sans fin?
XXXIII.--«Oh! quelle excuse pourrai-je inventer, quand tu m'accuseras de ce noir attentat? ma langue ne sera-t-elle pas muette, mes faibles membres ne frémiront-ils pas? mes yeux n'oublieront-ils pas de voir, et mon perfide coeur ne saignera-t-il pas? Quand le forfait est grand, la crainte le surpasse encore, et l'extrême crainte ne peut ni combattre ni fuir; mais comme un lâche, elle meurt tremblante de terreur.
XXXIV.--Si Collatin avait tué mon fils ou mon père, ou bien dressé des embûches contre mes jours; s'il n'était pas mon ami, mon désir de corrompre sa femme aurait quelque excuse dans la vengeance ou les représailles; mais il est mon parent et mon fidèle ami, ce qui rend ma honte et mon crime à jamais inexcusables.