XXXV.--C'est un crime honteux,--oui, si le fait est connu, il est odieux:--Mais il n'y a point de crime à aimer. Je lui demanderai son amour; mais elle ne s'appartient pas; le pire sera un refus et des reproches: ma volonté est ferme, et la faible raison ne saurait l'ébranler. Celui qui craint une sentence ou la morale d'un vieillard se laissera intimider par une tapisserie.»

XXXVI.--C'est ainsi que l'infâme balance entre sa froide conscience et sa brûlante passion; il congédie enfin ses bonnes pensées, dont il cherche même à détourner le sens à son avantage; ce qui, dans un moment, confond et détruit l'influence de la vertu; et il va si loin, que ce qui est une lâcheté lui paraît une action vertueuse.

XXXVII.--«Elle m'a pris tendrement par la main, se dit-il, interrogeant mes yeux passionnés, dans la crainte d'apprendre de mauvaises nouvelles de l'armée dont son bien-aimé Collatin fait partie. Oh! comme la crainte lui donnait des couleurs! d'abord ses joues étaient rouges comme les roses que nous possédons sur une blanche mousseline, et puis blanches comme cette mousseline elle-même.

XXXVIII.--«Puis sa main, serrée dans la mienne, la forçait de trembler de ses craintes fidèles; ce qui la frappa de tristesse, et la fit encore frémir davantage jusqu'à ce qu'elle apprît que son époux était sain et sauf: alors elle sourit avec tant de grâce, que si Narcisse l'avait aperçue en ce moment, l'amour de lui-même ne l'eût jamais poussé à se noyer.

XXXIX.--«Qu'ai-je besoin de chercher des prétextes ou des excuses? Tous les orateurs sont muets quand la beauté plaide; les pauvres malheureux éprouvent le remords après de légers méfaits. L'amour ne prospère pas dans le coeur qui craint les ombres: l'Amour est mon capitaine, et il me conduit;--lorsque sa bannière éclatante est déployée, le lâche lui-même combat, et ne veut pas être vaincu.

XL.--«Loin de moi, crainte puérile! finissez, vains débats, respect et raison, soyez le partage de la vieillesse ridée. Mon coeur ne contrariera jamais mes yeux, la triste tentation et les réflexions profondes conviennent au sage; mon rôle, c'est la jeunesse, et je dois les bannir du théâtre. Le désir est mon pilote, la beauté ma prise; qui aurait peur de couler à fond quand il s'agit d'un tel trésor?

XLI.--Telle que le froment étouffé par l'ivraie, la crainte salutaire est presque détruite par l'irrésistible concupiscence. Tarquin se glisse sans bruit, l'oreille aux aguets, plein d'un honteux espoir et d'une amoureuse méfiance; l'un et l'autre, comme deux serviteurs de l'injustice, le troublent tellement de leurs inspirations opposées que tantôt il projette une ligue et tantôt une invasion.

XLII.--Dans sa pensée se grave la céleste image de Lucrèce, et à côté d'elle est aussi celle de Collatin: celui de ses yeux qui la regarde le confond; l'autre, qui considère son époux, se refuse comme plus divin à un spectacle si perfide et il adresse un appel vertueux au coeur qui une fois corrompu choisit la plus mauvaise part.

XLIII.--Là il excite ses serviles agents, qui, flattés par la joyeuse apparence de leurs chefs, accroissent encore sa passion comme les minutes forment des heures; ils sont si fiers de leur capitaine qu'ils lui payent un tribut plus humble que celui qu'ils lui doivent. Conduit ainsi en insensé par ses désirs infernaux, le prince romain marche au lit de Lucrèce.

XLIV.--Les serrures qui opposent des obstacles entre la chambre et sa volonté sont toutes forcées par lui et quittent leur poste, mais en s'ouvrant elles font entendre un craquement qui tance son mauvais dessein, ce qui fait réfléchir un moment le voleur. Le seuil fait grincer la porte pour avertir de son approche; les belettes, vagabondes nocturnes, crient en le voyant; elles l'effrayent, cependant il dompte son effroi.