LA DUCHESSE.--Qui te presse si fort?.... Combien de temps t'ai-je attendu, moi, Dieu le sait, dans les tourments et l'agonie?

LE ROI RICHARD.--Et ne suis-je pas enfin venu au monde vous consoler de vos douleurs?

LA DUCHESSE.--Non; par la sainte croix, tu le sais bien: tu es venu sur la terre pour me faire de la terre un enfer. Ta naissance fut un fardeau douloureux pour ta mère; ton enfance fut chagrine et colère; les jours de ton éducation effrayants, sauvages et furieux. Ta première jeunesse fut téméraire, audacieuse, cherchant les dangers; et dans l'âge qui l'a suivit, tu fus orgueilleux, subtil, faux et sanguinaire, tu devins plus calme, mais plus dangereux, et caressant dans ta haine. Quelle heure de consolation, dis-moi, ai-je jamais goûtée dans ta société?

LE ROI RICHARD.--Par ma foi aucune, si ce n'est l'heure d'Humphroy [25], qui vous appela une fois à déjeuner pendant que vous étiez avec moi.--Si ma vue vous est si désagréable, laissez-moi continuer ma marche, madame, et cesser de vous déplaire.--Battez, tambours.

Note 25:[ (retour) ] Il paraîtrait que l'heure d'Humphroy, c'était l'heure où l'on avait faim. Dîner avec le duc Humphroy était en Angleterre une expression proverbiale qui signifiait se passer de dîner. Une des ailes de l'ancienne église de Saint-Paul s'appelait la promenade du duc Humphroy, et c'était là, à ce qu'il paraît, que se promenaient, à l'heure du dîner, ceux qui, n'ayant pas trop de quoi dîner chez eux, espéraient peut-être y rencontrer quelqu'un qui les invitât: le proverbe est-il venu de là, ou bien le nom de la promenade est-il venu du proverbe, c'est ce qu'on ne saurait éclaircir.

LA DUCHESSE.--Je t'en prie, écoute-moi.

LE ROI RICHARD.--Vous me parlez avec trop d'aigreur.

LA DUCHESSE.--Un mot encore, c'est la dernière fois que tu m'entendras.

LE ROI RICHARD.--Eh bien?

LA DUCHESSE.--Ou par le juste jugement de Dieu tu périras dans cette guerre avant de la pouvoir terminer en vainqueur, ou je mourrai de douleur et de vieillesse, et jamais je ne reverrai ton visage. Emporte donc avec toi mes plus pesantes malédictions, et puissent-elles, au jour du combat, t'accabler d'un plus lourd fardeau que l'armure complète dont tu es revêtu! Mes prières combattent pour tes adversaires: les jeunes âmes des enfants d'Édouard animeront le courage de tes ennemis, et leur murmureront à l'oreille des promesses de succès et de victoire. Tu es sanguinaire, ta fin sera sanglante; et l'infamie accompagne ta vie et suivra la mort.