LE DUC.—Quoi! jusqu'à l'entêtement? Vous, cruelle dame, qui avez vu mon coeur offrir à vos autels ingrats et défavorables les voeux les plus fidèles que la dévotion ait jamais offerts! Que dois-je faire?

OLIVIA.—Tout ce qui plaira à Votre Seigneurie qui puisse lui convenir.

LE DUC.—Pourquoi ne ferais-je pas, si j'avais le coeur de le faire, comme le ravisseur égyptien[67] sur le point de mourir, et ne tuerais-je pas ce que j'aime? C'est une jalousie sauvage, mais qui parfois annonce de la noblesse.—Écoutez ce que je vais vous dire: puisque vous rebutez ma foi avec dédain, et que je connais en partie l'instrument qui me chasse de ma véritable place dans votre faveur, vivez tranquille, tyran au coeur de marbre: mais celui-ci, votre favori, que je sais que vous aimez, et que, j'en jure par le ciel, je chéris moi-même tendrement, je l'arracherai de ces yeux cruels, où il est assis couronné du dédain qu'on montre à son maître.—Venez, jeune homme, suivez-moi: mon coeur est mûr pour la vengeance, je vais immoler l'agneau que j'aime, et déchirer un coeur de corbeau dans le sein d'une colombe.

Note 67:[ (retour) ] Théagène et Chariclée tombèrent entre les mains de Thyamis de Memphis, chef d'une bande de voleurs, qui devint amoureux de Chariclée. Peu après, une autre troupe fondit sur celle de Thyamis, qui, craignant pour sa maîtresse, l'enferma dans une caverne, avec son trésor. La coutume de ces barbares était de tuer en même temps qu'eux tous ceux qui leur étaient chers, afin de les avoir avec eux dans l'autre monde. Thyamis se trouvant entouré d'ennemis, court à sa caverne et appelle à haute voix, en langue égyptienne; il entend répondre en grec, et, suivant la direction de la voix, il saisit par les cheveux la première personne qu'il rencontre dans les ténèbres, et, supposant qu'elle est Chariclée, il lui plonge son épée dans le sein. (HÉRODOTE.)

(Il fait quelques pas pour s'en aller.)

VIOLA.—Et moi, je subirais volontiers mille morts joyeusement et avec plaisir pour vous rendre le repos.

(Elle va pour suivre le duc.)

OLIVIA.—Où va Césario?

VIOLA.—Sur les pas de celui que j'aime plus que mes yeux, plus que ma vie, et mille fois plus que je n'aimerai jamais ma femme. Si je mens, ô vous, témoins célestes, punissez sur ma vie mes fautes contre l'amour.

OLIVIA.—Hélas! malheureuse que je suis, comme je suis trompée!