GRATIANO.--Vous ne pouvez me refuser; il faut absolument que je vous accompagne à Belmont.
BASSANIO.--Très-bien, j'y consens.--Mais écoute, Gratiano.--Tu es trop sans façon, trop brusque; tu as un ton de voix trop tranchant.--Ce sont des qualités qui te vont assez bien, et qui à nos yeux ne semblent pas des défauts; mais partout où tu n'es pas connu, te dirai-je? elles annoncent quelque chose de trop libre.--Je t'en prie, prends la peine de tempérer ton esprit trop pétulant par quelques grains de retenue, de peur que l'irrégularité de tes manières ne soit interprétée à mon désavantage dans le lieu où je vais, et ne me fasse perdre mes espérances.
GRATIANO.--Seigneur Bassanio, écoutez-moi; si je ne prends pas le maintien le plus modeste, si je ne parle pas respectueusement, ne laissant échapper que quelques jurons de temps à autre; si je ne me présente pas de l'air plus grave, toujours des livres de prières dans ma poche; si même, lorsqu'on dira les grâces, je ne ferme pas les yeux avec componction en tenant ainsi mon chapeau, et poussant un soupir, et disant amen; enfin si je n'observe pas la civilité jusqu'au scrupule, comme un homme formé à toute la gravité de maintien requise pour plaire à sa grand'mère, ne vous fiez plus jamais à moi.
BASSANIO.--Allons, nous verrons comment vous vous conduirez.
GRATIANO.--Oui, mais j'excepte la soirée d'aujourd'hui: vous ne me jugerez pas sur ce que nous ferons ce soir.
BASSANIO.--Oh! non: ce serait dommage. Je vous inviterai au contraire à déployer votre plus grande gaieté; car nous avons des amis qui se proposent de se réjouir; mais adieu, je vous laisse: j'ai quelques affaires.
GRATIANO.--Et moi, il faut que j'aille trouver Lorenzo et les autres; mais nous vous rendrons visite à l'heure du souper.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Toujours à Venise.--Une pièce dans la maison de Shylock.