PORTIA.--Voyez, noble prince; voici les coffres: si vous prenez celui qui contient mon portrait, notre hymen sera célébré sur-le-champ. Mais si vous vous trompez, il faudra, seigneur, sans plus de discours, quitter immédiatement ces lieux.

LE PRINCE.--Je suis obligé, par mon serment, d'observer trois choses: la première, de ne jamais révéler à personne quel est le coffre que j'aurai choisi; ensuite, si je manque le véritable coffre, de ne jamais faire de proposition de mariage à aucune jeune fille: enfin, si je n'ai pas le bonheur de bien choisir, de vous quitter et de partir sur-le-champ.

PORTIA.--Ce sont les conditions que jurent d'observer ceux qui viennent pour moi s'exposer à des hasards, quelque peu digne que j'en sois.

LE PRINCE.--Je me suis soumis à ces conditions en vous adressant mes voeux. Fortune, maintenant favorise l'espoir de mon coeur. De l'or, de l'argent et du vil plomb!

Qui me choisit doit donner et risquer tout ce qu'il a.

Vous aurez une plus belle apparence, avant que je donne ou risque quelque chose. Que dit le coffre d'or? Ah! voyons.

Qui me choisit recevra ce que beaucoup d'hommes désirent.

Beaucoup d'hommes désirent beaucoup.... Cela peut s'entendre de la sotte multitude qui détermine son choix sur l'apparence, n'apercevant rien au delà de ce que son oeil charmé lui présente; qui ne perce pas jusque dans l'intérieur, mais comme le martinet, qui construit son nid sur les murs extérieurs, exposé aux injures de l'air, à la portée et dans le chemin même des accidents. Je ne choisirai point ce que tant de gens désirent; je ne veux pas marcher avec les esprits vulgaires et me ranger parmi la foule ignorante. Je viens à toi, riche sanctuaire d'argent. Répète-moi encore l'inscription que tu portes.

Qui me choisit recevra tout ce qu'il mérite.

C'est bien dit; car qui peut chercher à duper la fortune et s'élever honorablement sans l'empreinte du mérite? Que personne ne prétende se revêtir d'honneurs dont il est indigne.... Oh! plût au ciel que les biens, les charges, les dignités, ne se détournassent jamais dans des voies injustes, et que le pur honneur ne pût jamais s'acquérir que par le mérite de celui qui en est revêtu. Que de gens qui sont nus seraient couverts! que d'autres qui commandent seraient commandés! que de grains de bassesse à séparer de la vraie semence de l'honneur! que l'on retrouverait d'honneur caché sous le chaume et sous les ruines du temps, et auquel on devrait rendre son premier éclat! Mais choisissons.