LE BATARD.--O sage plan de bataille! du nord au sud! l'Autriche et la France se tireront dans la bouche l'un de l'autre! je les y exciterai: venez, allons, allons!
UN CITOYEN.--Écoutez-nous, grands rois: daignez vous arrêter un instant, et je vous montrerai la paix et la plus heureuse union; gagnez cette cité sans coups ni blessure; épargnez la vie de tant d'hommes, venus ici pour la sacrifier sur le champ de bataille, et laissez-les mourir dans leurs lits: ne persévérez point, mais écoutez-moi, puissants rois!
LE ROI JEAN.--Parlez avec confiance; nous sommes prêts à vous écouter.
UN CITOYEN.--Cette fille de l'Espagne que voilà, la princesse Blanche, est proche parente du roi d'Angleterre; comptez les années de Louis le dauphin et celles de cette aimable fille. Si l'amour charnel cherche la beauté, où la trouvera-t-il plus séduisante que chez Blanche? Si le pieux amour cherche la vertu, où la trouvera-t-il plus pure que chez Blanche? Si l'amour ambitieux aspire à un mariage de naissance, dans quelles veines bondit un sang plus illustre que celui de la princesse Blanche? Ainsi qu'elle, le jeune Dauphin est de tout point accompli en beauté, vertu, naissance; ou s'il ne vous semblait accompli, dites seulement que c'est qu'il n'est point elle; et elle à son tour ne manquerait de rien qu'on pût appeler besoin, si ce n'était manquer de quelque chose que de n'être point lui; il est la moitié d'un homme béni de Dieu qu'elle est appelée à compléter; elle est la moitié parfaite d'un tout parfait, dont la plénitude de perfection réside en lui. Oh! comme ces deux ruisseaux d'argent, lorsqu'ils seront réunis, vont faire la gloire des rivages qui les contiendront! et vous, rois, vous serez les rivages de ces deux ruisseaux confondus; vous serez, si vous les mariez, les deux bornes qui contiendront les deux princes. Cette union fera plus contre nos portes si bien fermées, que ne pourraient faire vos batteries; car, dès l'instant de cette alliance, nous ouvrirons toute grande leur bouche pour votre passage plus rapidement que ne le ferait la poudre pour vous laisser entrer; mais, sans cette alliance, la mer en furie n'est pas à moitié aussi sourde, les lions plus intrépides, les montagnes et les rochers plus immobiles; non, la Mort elle-même n'est pas à moitié aussi inflexible dans son acharnement mortel, que nous dans le dessein de défendre cette cité.
LE BATARD.--Vraiment, voici un partisan qui fait sauter hors de ses haillons le cadavre pourri de la vieille Mort; sa large bouche vomit la mort et les montagnes, les rochers et les mers! il parle des lions mugissants aussi familièrement que les jeunes filles de treize ans de petits chiens! Quel est le canonnier qui a engendré ce sang bouillant? Il vous entretient tranquillement de canons, de feu, de fumée et de bruit; il nous donne la bastonnade avec sa langue, mes oreilles sont rouées; il n'est pas une de ses paroles qui ne donne mieux un soufflet qu'un poing de France. Pour Dieu, je ne fus jamais si accablé de paroles, depuis que, pour la première fois, j'appelai papa le père de mon frère.
ÉLÉONORE.--Mon fils, prêtez l'oreille à cet arrangement, faites ce mariage; donnez à notre nièce une dot suffisante; car, par ce noeud, vous affermirez si sûrement sur votre tête une couronne maintenant mal assurée que cet enfant à peine éclos n'aura plus de soleil pour mûrir la fleur qui promet un fruit si vigoureux. Je vois, dans les regards du roi de France de la disposition à céder.... Voyez comme ils se parlent bas: pressez-les, tandis que leurs âmes sont ouvertes à cette ambition, de peur que leur zèle, maintenant amolli, sous le souffle aérien des douces paroles de la prière, de la pitié et du remords, ne se refroidisse et ne se gèle de nouveau.
UN CITOYEN.--Pourquoi vos deux Majestés ne répondent-elles pas à ces propositions pacifiques de notre ville menacée?
PHILIPPE.--Roi d'Angleterre, parlez d'abord, vous qui avez été le premier à parler à cette cité: que dites-vous?
LE ROI JEAN.--Si le dauphin, ton noble fils, peut lire dans ce livre de beauté, j'aime, la dot de Blanche égalera celle d'une reine; car l'Anjou et la belle Touraine, le Maine, Poitiers, en un mot tout ce qui de ce côté de la mer, excepté cette ville que nous assiégeons, relève de notre couronne et dignité, ornera son lit nuptial, et la rendra riche en titres, honneurs et avantages, comme elle marche déjà de pair en beauté, en éducation et en naissance, avec n'importe quelle princesse de l'univers.
PHILIPPE.--Qu'en dis-tu, mon garçon? Regarde la figure de la princesse.