PHILIPPE.--Je suis content.--Jeunes princes, unissez vos mains.
L'ARCHIDUC.--Et vos lèvres aussi; car je suis bien sûr, d'avoir fait ainsi lorsque je fus fiancé.
PHILIPPE.--Maintenant, citoyens d'Angers, ouvrez vos portes; laissez entrer cette paix que vous avez faite, car sur l'heure, à la chapelle de Sainte-Marie, les cérémonies du mariage vont être célébrées.--Mais la princesse Constance n'est pas avec nous?--Je me doute bien qu'elle n'y est pas, car sa présence aurait fort troublé le mariage que nous venons de conclure. Où est-elle, elle et son fils? Que ceux qui le savent me le disent?
LOUIS.--Elle est triste et irritée dans la tente de Votre Majesté.
PHILIPPE.--Et, sur ma foi, cette alliance que nous avons faite ne la guérira guère de sa tristesse.--Mon frère d'Angleterre, comment satisferons-nous cette veuve? Je suis venu pour soutenir ses droits, et voilà, Dieu le sait, que j'en ai détourné une partie à mon propre avantage.
LE ROI JEAN.--Nous remédierons à tout: nous ferons le jeune Arthur duc de Bretagne et comte de Richemont, et nous lui donnerons en apanage cette riche et belle ville.--Appelez la princesse Constance: qu'un rapide messager aille l'inviter à se rendre à notre solennité.--J'espère que, si nous ne remplissons pas sa volonté tout entière, nous la satisferons cependant assez pour arrêter ses plaintes. Allons, aussi bien que nous le permettra la précipitation, accomplir cette cérémonie imprévue et sans préparatifs.
(Tous sortent excepté le Bâtard.)
LE BATARD.--Monde insensé! rois insensés! convention insensée! Jean, pour mettre fin aux prétentions d'Arthur sur le tout, s'est volontairement dessaisi d'une partie: et le roi de France, dont l'armure avait été attachée par la conscience, que le zèle et la charité avaient amené, en vrai soldat de Dieu, sur le champ de bataille, a parlé à l'oreille de ce démon rusé qui change les résolutions; ce brocanteur [13], qui casse sans cesse la tête à la bonne foi; cet agent journalier de paroles violées, qui gagne le monde, les rois, les mendiants, les vieillards, les jeunes gens, les jeunes filles; qui prive les pauvres filles du seul bien qu'elles aient à perdre, de ce nom de filles; ce gentilhomme à la physionomie douce; l'intérêt flatteur enfin.--L'intérêt, ce penchant du monde, du monde qui est par lui-même sagement balancé, et fait pour rouler également sur un terrain toujours égal, si cet amour du gain, ce vil penchant qui nous entraîne, ce mobile souverain,--l'intérêt ne l'avait privé d'équilibre, détourné de sa direction, de ses lois, de son cours et de sa fin: c'est ce même penchant, cet intérêt, cet entremetteur, cet agent de prostitution, ce mot qui change tout, qui, venant frapper extérieurement les yeux du volage roi de France, lui a fait retirer l'aide qu'il avait promise, et abandonner une guerre honorable et décidée, pour accepter la paix la plus lâche et la plus honteuse.--Et moi-même, pourquoi est-ce que j'injurie ici l'intérêt? Seulement parce qu'il ne m'a point encore fait la cour, non qu'il fût en mon pouvoir de fermer le poing, si ses beaux angelots [14] venaient caresser ma main; mais parce que ma main, qui n'a pas encore été tentée, semblable à un pauvre mendiant, s'en prend au riche,--oui, tant que je ne serai qu'un mendiant, je m'emporterai en invectives, et je dirai: qu'il n'est point de plus grand péché que d'être riche; et lorsque je deviendrai riche, alors toute ma vertu sera de dire: qu'il n'est point de plus grand vice que la pauvreté.--Puisque les rois violent leurs serments par intérêt, profit, sois mon Dieu, car c'est toi que je veux adorer!
Note 13:[ (retour) ]
That broker that still breaks the pate of faith.
Broker, breaks. Jeu de mots qu'il n'a pas été possible de rendre exactement.
Note 14:[ (retour) ] Pièces de monnaie.