LE BATARD.--Vous verrez par les sommes que j'ai ramassées comment j'ai réussi parmi les ecclésiastiques. Mais en traversant le pays pour revenir ici, j'ai trouvé le peuple troublé par d'étranges imaginations, préoccupé de bruit divers, rempli de vains rêves, ne sachant ce qu'il craint, mais plein de craintes; et voici un prophète que j'ai amené avec moi de Pomfret [20], où je l'ai rencontré dans les rues, traînant à ses talons des centaines de gens à qui il chantait en vers grossiers et aux rudes accords que le jour de l'Ascension prochaine, avant midi, Votre Altesse déposerait sa couronne.

Note 20:[ (retour) ] Pierre de Pomfret était un ermite en grande réputation de sainteté parmi le peuple. Il avait prédit que Jean perdrait sa couronne dans cette année: après que Jean l'eut sauvée du danger par l'humiliante cérémonie de son hommage au pape, il fit mourir comme imposteur le pauvre ermite, qui allégua vainement pour sa défense que Jean avait perdu la couronne indépendante qu'il avait reçue. Le malheureux fut traîné à la queue d'un cheval, dans les rues de Warham, puis pendu avec son fils.

LE ROI JEAN, à Pierre.--Rêveur insensé que tu es, pourquoi parlais-tu ainsi?

PIERRE.--Parce que je savais d'avance que cela arrivera ainsi en vérité.

LE ROI JEAN.--Hubert, emmène-le, emprisonne-le; et qu'à midi, le jour même qu'il dit que je céderai ma couronne, il soit pendu. Mets-le en lieu de sûreté, et reviens; j'ai besoin de toi. (Hubert sort avec Pierre de Pomfret.)--Oh! mon cher cousin, sais-tu les nouvelles? sais-tu qui est arrivé?

LE BATARD.--Les Français, seigneur; on n'a pas autre chose à la bouche. J'ai de plus trouvé lord Bigot et lord Salisbury, les yeux aussi rouges qu'un feu nouvellement allumé, et plusieurs autres qui allaient cherchant le tombeau d'Arthur, tué cette nuit, disent-ils, par votre ordre.

LE ROI JEAN.--Cher cousin, va, mêle-toi à leur compagnie; je sais un moyen de regagner leur affection: amène-les-moi.

LE BATARD.--Je vais tâcher de les rencontrer.

LE ROI JEAN.--Oui, mais dépêche-toi; toujours le meilleur pied devant. Oh! ne laisse pas mes sujets devenir mes ennemis, au moment où des étrangers en armes viennent effrayer mes villes de l'appareil menaçant d'une invasion formidable. Sois un Mercure, mets des ailes à tes talons; et rapide comme la pensée, reviens d'eux à moi.

LE BATARD.--L'esprit du temps m'enseignera la diligence.