(Il sort.)
LE ROI JEAN.--C'est parler en vaillant et noble chevalier. (Au messager.)--Suis-le, car il aura peut-être besoin de quelque messager entre les pairs et moi. Ce sera toi.
LE MESSAGER.--De grand coeur, mon souverain.
(Il sort.)
LE ROI JEAN.--Ma mère morte!
(Entre Hubert.)
HUBERT.--Seigneur, on dit que cette nuit on a vu cinq lunes: quatre fixes, et la cinquième tournant autour des quatre autres avec une rapidité étonnante.
LE ROI JEAN.--Cinq lunes!
HUBERT.--Des vieillards et des fous prophétisent là-dessus dans les rues d'une manière dangereuse. La mort du jeune Arthur est dans toutes les bouches. En s'entretenant de lui, ils secouent la tête, chuchotent à l'oreille l'un de l'autre: celui qui parle serre le poignet de celui qui écoute, tandis que celui qui écoute exprime son effroi par des froncements de sourcil, des signes de tête et des roulements d'yeux.--J'ai vu un forgeron rester ainsi avec son marteau tandis que son fer refroidissait sur l'enclume pour dévorer, la bouche béante, les nouvelles que lui contait un tailleur qui, ses ciseaux et son aune à la main, debout dans ses pantoufles que dans son vif empressement il avait chaussées de travers et mises au mauvais pied, parlait de bien des milliers de Français belliqueux qui étaient déjà rangés en bataille dans le pays de Kent. Un autre ouvrier maigre et tout sale vint interrompre son récit pour parler de la mort d'Arthur.
LE ROI JEAN.--Pourquoi cherches-tu à me remplir l'âme de toutes ces terreurs? Pourquoi reviens-tu si souvent sur la mort du jeune Arthur? C'est ta main qui l'a assassiné: j'avais de puissantes raisons de souhaiter sa mort, mais tu n'en avais aucune de le tuer.