TITANIA.—Comment, jaloux Oberon?—Fées, sortons d'ici: j'ai renoncé à sa couche et à sa compagnie.
OBERON.—Arrête, téméraire infidèle! Ne suis-je pas ton époux?
TITANIA.—Alors je dois être ton épouse. Mais je sais le jour que tu t'es dérobé du pays des fées, et que, sous la figure du berger Corin, tu es resté assis tout le jour, soupirant sur des chalumeaux, et parlant en vers de ton amour à la tendre Phillida. Pourquoi es-tu revenu des monts les plus reculés de l'Inde? Ce n'est, certainement, que parce que la robuste amazone, ta maîtresse en brodequins, ton amante guerrière, doit être mariée à Thésée; tu viens pour donner le bonheur et la joie à leur couche nuptiale?
OBERON.—Comment n'as-tu pas honte, Titania, de parler malicieusement de mon amitié pour Hippolyte, sachant que je suis instruit de ton amour pour Thésée? Ne l'as-tu pas conduit dans la nuit à la lueur des étoiles, loin des bras de Périgyne qu'il avait enlevée? Et ne lui as-tu pas fait violer sa foi donnée à la belle Églé, à Ariadne, à Antiope[15]?
Note 15: [(retour) ]
On sait que Thésée fut un des plus braves chevaliers errants de la mythologie grecque, mais qu'il ne se piquait pas de fidélité envers les dames.
TITANIA.—Ce sont là des inventions de la jalousie. Jamais, depuis le solstice de l'été, nous ne nous sommes rencontrés sur les collines, dans les vallées, dans les forêts, dans les prairies, auprès des claires fontaines, ou des ruisseaux bordés de joncs, ou sur les plages de la mer, pour danser nos rondes au sifflement des vents, que tu n'aies troublé nos jeux de tes clameurs. Aussi les vents, qui nous faisaient entendre en vain leur murmure, comme pour se venger, ont pompé de la mer des vapeurs contagieuses, qui, venant à tomber sur les campagnes, ont tellement enflé d'orgueil de misérables rivières qu'elles ont surmonté leurs bords. Le boeuf a donc porté le joug en vain: le laboureur a perdu ses sueurs, et le blé vert s'est gâté avant que le duvet eût revêtu le jeune épi. Les parcs sont restés vides au milieu de la plaine submergée, et les corbeaux s'engraissent de la mortalité des troupeaux: les jeux de merelles[16] sont comblés de fange, et les jolis labyrinthes serpentant sur la folâtre verdure ne peuvent plus se distinguer parce qu'on ne les fréquente plus. Les mortels de l'espèce humaine[17] sont sevrés de leurs fêtes d'hiver; il n'y a plus de chants, plus d'hymnes, plus de noëls qui égayent les longues nuits.—Aussi la lune, cette souveraine des flots, pâle de courroux, inonde l'air d'humides vapeurs, qui font pleuvoir les maladies catarrhales[18]: et, au milieu de ce trouble des éléments, nous voyons les saisons changer; les frimas, à la blanche chevelure, tomber sur le tendre sein de la rose vermeille; le vieux hiver étale, comme par dérision, autour de son menton et de sa tête glacée, une guirlande de tendres boutons de fleurs. Le printemps, l'été, le fertile automne, l'hiver chagrin, échangent leur livrée ordinaire; et le monde étonné ne peut plus les distinguer par leurs productions. Toute cette série de maux provient de nos débats et de nos dissensions; c'est nous qui en sommes les auteurs et la source.
Note 16: [(retour) ]
Jeu de merelles, figure composée de plusieurs carrés que les bergers ou les enfants tracent sur le gazon.
Note 17: [(retour) ]
Il y a dans le texte human mortals: cette épithète, qui semble redondante, sert à marquer la différence entre les hommes et les fées. Celles-ci ne font pas partie de l'humanité, quoique soumises à la mort comme les hommes.
Note 18: [(retour) ]
Observation juste sur la constitution médicale de l'atmosphère.
OBERON.—Eh bien! réformez ces désordres; cela dépend de vous. Pourquoi Titania contrarierait-elle son Oberon? Je ne lui demande qu'un petit garçon, pour en faire mon page d'honneur[19].