LE DUC.—Vous le connaissez bien.
VALENTIN.—Je le connais comme moi-même, car dès la plus tendre enfance nous avons été liés et nous avons passé nos jours ensemble. Pour moi, je n'ai jamais été qu'un paresseux qui perdais le précieux bienfait du temps, au lieu de revêtir ma jeunesse de célestes perfections. Mais pour Protéo (car c'est ainsi qu'on le nomme), il fait le plus digne usage de ses journées. Il est très-jeune d'années, mais il est vieux d'expérience. Sa tête n'est point encore mûrie par le temps, mais son jugement est mûr; en un mot (car son mérite est au-dessus de tous mes éloges), il est accompli de personne et d'esprit, avec toute la bonne grâce qui peut orner un gentilhomme.
LE DUC.—Vraiment, seigneur Valentin, s'il tient ce que vous promettez, il est aussi digne d'être l'amant d'une impératrice que propre à être le conseiller d'un empereur. Eh bien! monsieur, ce gentilhomme vient d'arriver à ma cour, recommandé par de grands seigneurs, et il se propose de passer ici quelque temps. Je pense que ce n'est pas là pour vous une nouvelle désagréable.
VALENTIN.—Si j'avais souhaité quelque chose, c'eût été lui.
LE DUC.—Recevez-le donc comme il le mérite, Silvie, et vous, seigneur Thurio, c'est à vous que je parle; car pour Valentin je n'ai pas besoin de l'y exhorter. Je vais vous l'envoyer tout à l'heure.
VALENTIN.—C'est ce gentilhomme dont je vous ai dit, mademoiselle, qu'il serait venu avec moi, si les beaux yeux de sa maîtresse n'avaient enchaîné les siens.
SILVIE.—Apparemment qu'elle leur a rendu la liberté, sur quelque autre gage de sa foi.
VALENTIN.—Non certainement, je crois qu'elle les retient encore prisonniers.
SILVIE.—Il serait donc aveugle, et s'il l'était, comment pourrait-il trouver son chemin pour vous chercher?
VALENTIN.—Oh! madame, l'Amour a vingt paires d'yeux.