LUCIO.—Cela suffit, seigneur.
ANGELO.—Seigneur, je dois convenir que je connais cette femme; et il y a cinq ans qu'il y fut question de mariage entre elle et moi, ce qui fut rompu en partie parce que la dot promise s'est trouvée au-dessous de la convention; mais la principale raison, c'est que sa réputation a été ternie par sa légèreté; et depuis ce temps, depuis cinq ans, jamais je ne lui ai parlé, jamais je ne l'ai vue, ni entendu parler d'elle, sur mon honneur et ma foi.
MARIANNE.—Noble prince, comme il est vrai que la lumière vient du ciel, et que les paroles viennent de la voix, que la raison est dans la vérité, et la vérité dans la vertu, je suis fiancée à cet homme, et sa femme par les liens les plus forts que les paroles puissent former; oui, mon bon seigneur, pas plus tard que la nuit de mardi dernier, dans la maison de son jardin, il m'a connue comme sa femme: au nom de la vérité de ce que je vous déclare, souffrez que je me relève de vos genoux en sûreté, ou autrement laissez-moi m'y attacher à jamais comme une statue de marbre.
ANGELO.—Je n'ai fait jusqu'à ce moment que sourire à ces extravagances; maintenant, mon noble seigneur, donnez-moi la liberté de me faire justice: ma patience est mise ici à l'épreuve; je m'aperçois que ces malheureuses folles ne sont que les instruments de quelque ennemi plus puissant qui les excite contre moi: laissez-moi la liberté, seigneur, de découvrir cette sourde menée.
LE DUC.—De tout mon coeur, et punissez-les absolument à votre gré.—Toi, moine téméraire,—et toi, méchante femme, conjurée avec celle qu'on vient d'emmener, penses-tu que tes serments, quand ils feraient descendre à force de protestations tous les saints du ciel, fussent des témoignages admissibles contre son mérite et sa réputation, qui sont munis du sceau de mon approbation?—Vous, seigneur Escalus, siégez avec mon cousin: prêtez-lui vos obligeants secours, pour découvrir la source de cette diffamation.—Il y a un autre moine qui les a excitées: qu'on l'envoie chercher.
LE MOINE PIERRE.—Plût à Dieu qu'il fût ici, seigneur! car c'est lui en effet qui a poussé ces femmes à intenter cette accusation: votre prévôt connaît le lieu de sa demeure, et il peut vous l'amener.
LE DUC, au prévôt.—Allez, et amenez-le dans l'instant.—Et vous, mon noble cousin, qui me donnez tant de garanties, et à qui il importe d'entendre à fond cette affaire, procédez sur vos injures comme vous le trouverez bon, et infligez le châtiment qu'il vous plaira. Je vais vous quitter pour quelques moments: ne bougez pas de votre siége que vous n'ayez bien résolu la question de ces calomniateurs.
ESCALUS.—Seigneur, nous allons l'examiner à fond.
(Le duc sort.)
ESCALUS, à Lucio.—Seigneur Lucio, n'avez-vous pas dit que vous connaissiez le moine Ludovic pour être un malhonnête personnage?