LE DUC.—Angelo, votre vie présente un certain caractère où l'oeil observateur peut lire à fond toute votre histoire. Votre personne et vos talents ne sont pas tellement votre propriété que vous puissiez vous consacrer entièrement à vos vertus, et les consacrer à votre avantage personnel. Le ciel se sert de nous comme nous nous servons des torches: ce n'est pas pour elles-mêmes que nous les allumons; et si nos vertus restaient ensevelies dans notre sein, ce serait comme si nous ne les avions pas. La nature ne forme les âmes grandes que pour de grands desseins; jamais elle ne communique une parcelle de ses dons que comme une déesse intéressée qui retient pour elle l'honneur d'un créancier, en exigeant l'intérêt et la reconnaissance. Mais j'adresse mes réflexions à un homme qui peut trouver en lui-même toutes les instructions que ma place m'obligerait de lui donner. Tenez donc, Angelo. Pendant notre absence, soyez en tout comme nous-même. La vie et la mort dans Vienne reposent sur vos lèvres et dans votre coeur. Le respectable Escalus, quoique le premier nommé, est votre subordonné. Prenez votre commission.

ANGELO.—Mon noble duc, attendez que le métal dont je suis fait ait subi une plus longue épreuve avant d'y imprimer une si noble et si auguste image.

LE DUC.—Ne cherchez point de prétextes: ce n'est qu'après un choix bien mûr et bien réfléchi que nous vous avons nommé: ainsi, acceptez les honneurs que je vous confère. Les motifs qui pressent notre départ sont si impérieux qu'ils se placent au-dessus de toute autre considération, et ne me laissent pas le temps de parler sur des objets importants. Nous vous écrirons, suivant l'occasion et nos affaires, comment nous nous trouverons; et nous comptons bien être au courant de ce qui vous arrivera ici. Adieu; je vous laisse tous deux avec confiance au soin de remplir les devoirs de vos fonctions.

ANGELO.—Mais du moins, accordez-nous, seigneur, la permission de vous accompagner jusqu'à une certaine distance.

LE DUC.—Je suis trop pressé pour vous le permettre; et, sur mon honneur, vous n'avez pas besoin d'avoir de scrupule: ma puissance est la mesure de la vôtre; vous pouvez renforcer ou adoucir la rigueur des lois, selon que votre conscience le trouvera bon. Donnez-moi la main. Je veux partir secrètement: j'aime mon peuple; mais je n'aime pas à me donner en spectacle à ses yeux. Quoique ses applaudissements soient flatteurs, je n'ai point de goût pour le bruit et les saluts retentissants de la multitude; et je ne crois pas que le prince qui les recherche agisse avec prudence et... Encore une fois, adieu.

ANGELO.—Que le ciel assure l'exécution de vos desseins!

ESCALUS.—Qu'il conduise vos pas, et vous ramène heureux!

LE DUC.—Je vous remercie, adieu.

(Le duc sort.)

ESCALUS, à Angelo.—Je vous prie, monsieur, de m'accorder une heure de libre entretien avec vous; il m'importe beaucoup d'approfondir tous les devoirs de ma place: j'ai reçu des pouvoirs, mais je ne suis pas encore bien au fait de leur étendue et de leur nature.