LE DUC.—C'est une créature qui n'est pas préparée. Il n'est pas disposé pour mourir, et le faire passer de vie à trépas dans l'état où est son âme, ce serait le damner.

LE PRÉVÔT.—Il est mort ce matin, ici, dans la prison, mon père, un Ragusain, un infâme pirate, d'une fièvre violente: cet homme est de l'âge de Claudio; il a la barbe et les cheveux précisément de la couleur des siens. Si nous laissions-là cet autre réprouvé jusqu'à ce qu'il fût bien disposé, et si on satisfaisait le ministre au moyen de la tête de ce Ragusain, qui est l'homme qui ressemble le plus à Claudio? Qu'en dites-vous?

LE DUC.—Oh! c'est un accident que le ciel a préparé. Dépêchez-la sans délai: l'heure fixée par Angelo est proche, voyez à ce que cela soit fait, et envoyez-lui cette tête suivant ses ordres; tandis que moi, je vais exhorter ce brutal malheureux à se résigner à la mort.

LE PRÉVÔT.—Cela sera fait, mon bon père, dans l'instant même. Mais il faut que Bernardino meure cette après-midi; et comment prolongerons-nous l'existence de Claudio, de façon à me garantir du malheur qui pourrait m'arriver, si l'on s'apercevait qu'il est vivant?

LE DUC.—Faites ceci: Mettez Bernardino et Claudio dans des recoins secrets; avant que le soleil ait été saluer deux fois la génération qui habite sous nos pieds, vous trouverez votre sûreté bien manifeste.

LE PRÉVÔT.—Je me repose en tout sur vous.

LE DUC.—Vite, dépêchez, et envoyez la tête à Angelo. (Le prévôt sort.)—Maintenant je vais écrire une lettre à Angelo; ce sera le prévôt qui la portera.—Le contenu lui attestera que j'approche de mes États, et que, par de graves motifs, je suis tenu de rentrer publiquement; je lui demanderai de venir à ma rencontre à la fontaine sacrée, à une lieue au-dessous de la ville. Et à partir de là nous procéderons avec Angelo, avec une froide gradation et des formes bien combinées, et toutes les pratiques régulières.

(Le prévôt revient.)

LE PRÉVÔT.—Voici la tête: je veux la porter moi-même.

LE DUC.—Cela est à propos: revenez promptement; car je voudrais causer avec vous de certaines choses qui ne doivent être confiées qu'à vous.