ISABELLE.—Gracieux duc, ne vous attachez pas à cette idée, ne me croyez pas privée de ma raison parce que je parle sans ordre, et faites servir votre jugement à tirer la vérité des ténèbres où elle semble cachée, où se cache aussi l'imposture qui semble la vérité.
LE DUC.—Sûrement, bien des gens qui ne sont pas fous montrent moins de raison qu'elle.—Que voulez-vous dire?
ISABELLE.—Je suis la soeur d'un certain Claudio, condamné à perdre la tête pour un acte de fornication, et condamné par Angelo. Moi, qui étais en noviciat dans une communauté, j'ai été mandée par mon frère: un nommé Lucio a été son messager.
LUCIO.—C'est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse; j'ai été la trouver de la part de Claudio, et je l'ai priée de tenter sa bonne fortune auprès du seigneur Angelo, pour obtenir le pardon de son pauvre frère.
ISABELLE.—Oui, c'est lui-même en effet.
LE DUC, à Lucio.—On ne vous a pas dit de parler.
LUCIO.—Non, mon bon seigneur; mais on n'a pas demandé non plus de me taire.
LE DUC.—Allons, je vous le demande maintenant; je vous prie, faites attention à ce que je vous dis, et quand vous aurez une affaire personnelle, priez le ciel d'être alors sans reproche.
LUCIO.—Oh! j'en réponds à Votre Altesse.
LE DUC.—Répondez-vous-en à vous-même, prenez-y bien garde.