LA PRINCESSE, à Boyet.--Boyet, préparez tout: je veux partir ce soir.

LE ROI.--Non pas si vite, madame: je vous en conjure, attendez encore.

LA PRINCESSE, à Boyet.--Préparez-vous, vous dis-je.--(Au roi et à ses seigneurs.) Je vous remercie, mes gracieux seigneurs, de tous vos galants efforts pour nous plaire: et je vous prie, du fond de mon âme qui vient d'être affligée, de daigner, dans votre rare sagesse, excuser et oublier l'excessive liberté de nos procédés et de nos contradictions. Si nous nous sommes comportées avec un excès de hardiesse dans nos mutuelles entrevues, et dans notre conversation ensemble, c'est la faute de votre politesse. (Au roi.) Adieu, noble prince. Un coeur oppressé de tristesse abrége les compliments. Excusez-moi si je ne donne qu'un mot de remerciement à l'importante requête que vous m'avez si facilement accordée.

LE ROI.--Il n'est rien que la fuite rapide du temps ne précipite et ne modifie; et souvent, au moment où il force les hommes à se séparer, il décide ce qui n'aurait pu se terminer que par de longues discussions. Quoique la douleur peinte sur le front d'une fille défende le sourire galant de l'amour et la prière sacrée de la tendresse, qui voudrait triompher de vos regrets: cependant, puisque l'amour a été le premier objet de nos démarches, que les nuages de la tristesse ne le détournent pas du but où il se proposait d'arriver. Pleurer des amis perdus n'est pas, il s'en faut bien, aussi salutaire, aussi avantageux que de se réjouir d'avoir gagné de nouveaux amis.

LA PRINCESSE.--Je ne vous comprends point, et cela double mon chagrin.

BIRON.--Des paroles franches pénètrent mieux l'oreille et la douleur: comprenez donc mieux la pensée du roi; c'est pour votre beauté que nous avons dépensé notre temps, et que nous nous sommes si mal acquittés de nos serments. Votre beauté, belles dames, a considérablement défiguré nos caractères, en façonnant nos humeurs dans un sens tout opposé à nos intentions, et c'est là la cause de tout ce qui vous a paru ridicule en nous. L'amour est plein d'écarts qui offensent les bienséances, il est tout folâtre comme un enfant, toujours sautillant et toujours frivole; comme il se forme par les yeux, il est comme l'oeil, rempli d'habitudes étranges, de formes bizarres; il varie sans cesse les objets, comme l'oeil qui, en roulant, reçoit les images successives de tous les objets qui se présentent à ses regards;--si ces bigarrures changeantes du volage amour, qui ont masqué nos caractères, ont paru, à vos beaux yeux, se mal associer avec nos serments et la gravité des personnages, ce sont ces yeux célestes, témoins de nos fautes, qui nous ont excités à les commettre. Ainsi, belles dames, puisque notre amour est vôtre, l'erreur qu'a produite l'amour est vôtre également. Si nous devenons parjures à nous-mêmes, c'est par un parjure qui nous rend à jamais fidèles à celles qui nous font violer et garder notre foi, à vous, belles dames; et cette fausseté qui, par elle-même, est un crime, s'épure par son objet, et devient vertu.

LA PRINCESSE.--Nous avons reçu vos lettres pleines d'amour, vos présents, messagers d'amour; et, dans notre conseil de femmes, nous les avons évalués à une simple galanterie, à une agréable plaisanterie, à une pure politesse; comme des paroles insignifiantes, destinées à faire passer le temps; nous n'y avons pas attaché plus d'importance que cela; et, dans cette opinion, nous avons reçu vos propositions d'amour pour ce qu'elles valaient à nos yeux, comme un simple passe-temps.

DUMAINE.--Nos lettres, madame, montraient quelque chose de plus qu'un simple badinage.

LONGUEVILLE.--Et nos regards aussi.

ROSALINE.--Nous n'en avons pas jugé ainsi.