LA PRINCESSE.--Voici Boyet, la gaieté sur le visage.

BOYET.--Oh! le rire m'assassine. Où est Son Altesse?

LA PRINCESSE.--Eh bien! qu'y a-t-il de nouveau, Boyet?

BOYET.--Préparez-vous, madame, préparez-vous. (A ses femmes.) Et vous, belles, aux armes, aux armes! Des batteries sont dressées contre votre paix. L'Amour s'avance masqué et armé d'arguments: vous allez être surprises: passez en revue toutes les forces de vos esprits: disposez-vous à faire une belle défense; ou, si le coeur vous manque, cachez vos têtes comme des lâches, et fuyez vite.

LA PRINCESSE.--Allons, opposons saint Denis à saint Cupidon. Qui sont donc ces ennemis qui viennent faire assaut de propos contre nous? Parlez, espion, parlez.

BOYET.--Sous l'ombrage frais d'un sycomore, je voulais fermer mes yeux une demi-heure, lorsque tout à coup, pour troubler le repos que je voulais prendre, je vois s'avancer vers cet ombrage, le roi et ses compagnons; je me glisse prudemment dans le buisson voisin, d'où j'ai entendu tout ce que vous allez entendre: dans un moment, ils seront ici déguisés: leur héraut est un joli petit fripon de page, qui a bien appris par coeur son ambassade: ils lui ont fait sa leçon sur ses gestes, sur son accent: «Voilà ce que tu dois dire, et voilà quel doit être ton maintien;» et toujours ils craignaient fort, lui disaient-ils, que la majesté de la princesse ne le déconcertât; car, lui disait le roi: «C'est un ange que tu vas voir: cependant ne t'alarme pas, mais parle avec hardiesse.» Le page a répondu: «Un ange n'est pas méchant, j'aurais peur d'elle si c'était un démon.» A cette repartie, tous ont éclaté de rire, et lui ont frappé sur l'épaule, inspirant, par leurs éloges, plus de hardiesse au petit audacieux. L'un se frottait le coude, comme ça, souriait d'un air moqueur, et jurait que jamais on n'avait fait meilleure réponse; un autre, levant l'index et le pouce, criait: «Courage, nous en viendrons à bout, «arrive que pourra.» Un troisième cabriolait et criait: «Tout va au mieux.» Un quatrième pirouettait sur son talon, et il est tombé: aussitôt les voilà qui tombent tous l'un après l'autre sur la terre, avec des éclats de rire si immodérés, que dans cet accès de rire, les larmes sérieuses sont venues réprimer leur folie.

LA PRINCESSE.--Mais, quoi? quoi? Est-ce qu'ils viennent nous rendre visite?

BOYET.--Oui, madame, ils y viennent: et ils sont accoutrés comme des Moscovites, ou des Russes[67]: suivant ma conjecture, leur projet est de vous adresser des compliments, de vous faire la cour, et de danser avec vous; et chacun d'eux fera son offrande d'amour à sa maîtresse, qu'il reconnaîtra à la couleur des cadeaux différents qu'ils vous ont envoyés.

Note 67: Les Russes étaient alors peu connus en Europe, et cette mascarade était piquante comme le serait aujourd'hui celle qui nous mettrait sous les yeux un peuple lointain et nouvellement découvert.

LA PRINCESSE.--Ah! c'est là leur projet? Les galants auront leur paquet. Il faut, mesdames, nous masquer toutes; et pas un d'eux n'aura la faveur, en dépit de ses prières, de voir un seul de nos visages.--Tenez, Rosaline, vous porterez ce cadeau: et alors le roi, trompé, vous fera la cour, croyant la faire à sa dame. Prenez celui-ci, ma chère, et donnez-moi le vôtre; et Biron me prendra pour Rosaline.--Changez toutes vos rubans et vos bijoux: grâce à ce moyen, vos galants trompés par ces échanges, feront leur cour de travers, et prendront l'une pour l'autre.